Le blocage du détroit d’Ormuz rappelle une évidence souvent oubliée par les marchés : l’énergie reste un sujet de souveraineté. Quand une artère majeure du commerce pétrolier se grippe, le prix du baril remonte, les pays importateurs cherchent des solutions et les producteurs situés loin du Golfe persique retrouvent une valeur stratégique. Dans ce nouveau paysage, l’Argentine pourrait devenir l’une des surprises les plus importantes des prochaines années.

Argentine : le pari énergétique

Le pays de Javier Milei n’a pas seulement le tango, le football et l’agriculture dans son identité économique. Il possède aussi Vaca Muerta, une formation géologique située principalement dans la province de Neuquén, en Patagonie. Son nom signifie « vache morte », mais son potentiel est bien vivant. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, cette zone renferme environ 16 milliards de barils de pétrole de schiste et 308 trillions de pieds cubes de gaz techniquement récupérables. L’Argentine figure ainsi parmi les tout premiers détenteurs mondiaux de ressources non conventionnelles.

Cette richesse souterraine change la trajectoire d’un pays habitué aux crises de change, aux dévaluations et aux tensions inflationnistes. Depuis des décennies, Buenos Aires cherche une source durable de devises. L’agriculture a longtemps joué ce rôle, mais elle dépend des récoltes, des cours mondiaux et des aléas climatiques. L’énergie, elle, peut offrir un flux plus régulier, à condition de financer les infrastructures et de maintenir un cadre réglementaire lisible.

Or le calendrier mondial sert aujourd’hui l’Argentine.

 

Les acheteurs de pétrole et de gaz veulent diversifier leurs approvisionnements. Les tensions au Moyen-Orient rendent plus attractifs les producteurs d’Amérique latine. Dans ce contexte, Vaca Muerta n’est plus seulement un projet national. C’est un actif géopolitique.

Les chiffres commencent à traduire cette mutation. En mars 2026, l’Argentine a enregistré un excédent commercial historique de 2,523 milliards de dollars, porté notamment par une hausse de 23,2 % des exportations de carburants et d’énergie. Les exportations totales ont atteint 8,645 milliards de dollars sur le mois, selon les données publiées par l’INDEC et reprises par la presse économique argentine.

La balance énergétique suit la même tendance. D’après les données disponibles, l’excédent énergétique argentin a atteint un niveau record en mars, avec des exportations de combustibles et d’énergie supérieures à 1,2 milliard de dollars. Pour un pays qui a longtemps souffert du manque de dollars, cette évolution compte autant qu’une réforme fiscale ou qu’un accord avec le FMI.

L’enjeu est simple. Chaque baril exporté renforce les réserves de change. Chaque cargaison de gaz ou de pétrole réduit la dépendance au financement extérieur. Et chaque dollar qui entre dans les caisses de la banque centrale offre un peu d’oxygène à une économie encore fragile. Dans un pays où la confiance se mesure souvent à la stabilité du peso, l’énergie peut devenir un pilier macroéconomique.

Javier Milei l’a bien compris. Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2023, le président libertarien cherche à attirer les capitaux privés, à déréguler l’économie et à accélérer les projets extractifs. Le RIGI, régime d’incitation aux grands investissements adopté dans le cadre de la loi dite Ley Bases en 2024, s’inscrit dans cette logique. Il vise à attirer les capitaux locaux et étrangers dans des secteurs comme l’énergie, les mines, les infrastructures ou les activités pétrolières et gazières, avec des avantages fiscaux, douaniers et de change.

Cette stratégie peut produire des résultats rapides.

 

Les groupes pétroliers ont besoin de visibilité pour engager des milliards de dollars. Les projets de pipelines, de terminaux portuaires et de liquéfaction exigent des capitaux longs. En offrant un cadre plus favorable, l’Argentine tente de réduire le handicap qui l’a longtemps pénalisée : l’instabilité politique et réglementaire.

Cependant, le pari reste risqué. Développer Vaca Muerta ne consiste pas seulement à forer davantage. Il faut transporter le pétrole jusqu’aux ports, sécuriser les contrats d’exportation, construire des capacités de stockage et financer des infrastructures dans une région vaste, éloignée et parfois contestée. Les contraintes logistiques demeurent donc le principal goulot d’étranglement.

Les projets avancent néanmoins. Selon S&P Global, l’Argentine a augmenté ses exportations de brut au premier semestre 2025, avec une moyenne de 180 000 barils par jour, contre 154 000 barils par jour en 2024. Le pétrole léger Medanito, produit dans le bassin de Neuquén, occupe une place centrale dans cette progression.

À plus long terme, les ambitions sont considérables.

 

YPF estime que les exportations énergétiques argentines pourraient atteindre 50 milliards de dollars par an à partir de 2031, grâce notamment au gaz naturel liquéfié. Le groupe public évoque également des investissements massifs dans le pétrole, le gaz, les infrastructures de transport et les capacités de liquéfaction liées à Vaca Muerta.

Si ces objectifs se concrétisent, l’Argentine pourrait changer de catégorie. Sa production actuelle reste modeste à l’échelle mondiale. Elle ne pèse pas encore lourd face aux États-Unis, à l’Arabie saoudite ou à la Russie. Mais la dynamique compte autant que le niveau absolu. Dans un marché inquiet de la sécurité des routes maritimes, un producteur capable d’ajouter des volumes hors Moyen-Orient devient précieux.

Ce basculement intéresse directement les investisseurs. Il peut soutenir les obligations d’entreprises argentines, les groupes d’infrastructures, les fournisseurs de services pétroliers et les acteurs du transport maritime. Il peut aussi modifier la perception du risque pays. Une Argentine exportatrice nette d’énergie inspire davantage confiance qu’une Argentine contrainte d’importer du gaz en période de tension sur le dollar.

Pour autant, la prudence reste indispensable. L’énergie ne résout pas tout. L’inflation argentine, même en net recul par rapport aux sommets récents, demeure élevée. Reuters indiquait en avril 2026 que le consensus des économistes attendait encore une inflation moyenne autour de 30 % sur l’année, malgré une amélioration nette par rapport aux années précédentes.

Cette persistance de la hausse des prix complique l’équation politique.

 

Les Argentins ont accepté une cure d’austérité sévère dans l’espoir d’une stabilisation rapide. Si la croissance ralentit, si les salaires réels ne suivent pas ou si le coût de la vie reste trop lourd, le soutien populaire peut s’éroder. Or les marchés ne regardent pas seulement les réserves de pétrole. Ils surveillent aussi la capacité d’un gouvernement à durer.

La popularité de Javier Milei montre cette fragilité. En mars 2026, sa cote d’approbation est tombée à 36,4 % selon LatAm Pulse, sondage réalisé par AtlasIntel pour Bloomberg News. Ce niveau marque un point bas depuis son arrivée au pouvoir et reflète la tension sociale née de la désinflation, de l’austérité et de la remontée du chômage.

L’autre point de vigilance concerne l’environnement. Le développement de Vaca Muerta repose sur la fracturation hydraulique et sur de lourdes infrastructures. Il suscite donc des inquiétudes sur l’eau, les paysages, les émissions et les risques industriels. La récente réforme de la loi argentine sur les glaciers, soutenue par le gouvernement pour faciliter certains projets miniers, a renforcé les critiques des défenseurs de l’environnement. Le Congrès a approuvé en avril 2026 un texte allégeant les protections dans les zones glaciaires, tandis que des ONG ont annoncé des recours.

 

 

Ce débat ne doit pas être caricaturé.

 

L’Argentine a besoin de croissance, de capitaux et de devises. Elle ne peut pas éternellement rester prisonnière de crises monétaires à répétition. Mais elle devra aussi prouver qu’un développement énergétique rapide peut se faire avec des règles claires, une surveillance sérieuse et une acceptabilité locale suffisante.

Pour les pays importateurs, l’enjeu dépasse le cas argentin. L’Europe, la Chine et plusieurs économies émergentes cherchent des fournisseurs plus diversifiés. Après la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine, puis les tensions répétées au Moyen-Orient, la sécurité d’approvisionnement est redevenue une priorité. Vaca Muerta peut donc participer à une recomposition plus large du marché mondial.

L’Argentine ne deviendra pas du jour au lendemain une superpuissance énergétique. Elle doit encore convaincre les investisseurs, stabiliser sa monnaie, financer ses pipelines et tenir le cap politique. Toutefois, elle dispose d’un avantage rare : une ressource abondante au moment précis où le monde cherche des alternatives.

À ce titre, Vaca Muerta peut devenir pour Buenos Aires ce que la mer du Nord fut pour le Royaume-Uni ou le gaz de schiste pour les États-Unis : un accélérateur économique, mais aussi un test de gouvernance. L’énergie peut enrichir un pays. Elle peut aussi accentuer ses déséquilibres si les recettes sont mal utilisées.

La « main de Dieu » avait offert à l’Argentine un mythe sportif. Quarante ans plus tard, la main qui pourrait changer son destin vient des profondeurs de la Patagonie. Elle ne garantit ni la prospérité ni la stabilité. Mais elle donne au pays une carte que peu d’économies émergentes possèdent aujourd’hui : la possibilité de transformer une crise mondiale de l’énergie en opportunité nationale.

 

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