Nvidia a symbolisé à elle seule la première vague de l’intelligence artificielle en Bourse. Mais les prochains gagnants de l’IA ne seront peut-être pas ceux que l’on croit. Car le goulot d’étranglement s’est déplacé : il n’est plus dans les puces, il est dans l’électricité. Les centres de données consommeront 565 térawattheures en 2026, soit une fois et quart la consommation de la France, et les réseaux électriques ne suivent pas.
Nvidia, l’enfant chéri qui interroge
Ce nom ne vous est certainement pas inconnu. Nvidia est l’entreprise qui a symbolisé la ruée des investisseurs vers l’intelligence artificielle. Ses processeurs graphiques, les GPU, sont devenus en quelques années indispensables pour entraîner et faire fonctionner les modèles d’IA.
Enfant chéri des investisseurs ces dernières années, Nvidia suscite désormais davantage d’interrogations. Et si de nouveaux concurrents venaient progressivement ébranler son hégémonie ? Quid également de ses prises de participation dans les entreprises non cotées de l’IA — OpenAI, Anthropic, xAI, Mistral — qui augmentent son exposition financière à l’ensemble de l’écosystème ? Le partenariat annoncé avec OpenAI, présenté à l’origine comme un engagement pouvant atteindre 100 milliards de dollars, n’a d’ailleurs jamais été formalisé dans un accord définitif.
Cette prudence commence à se refléter en Bourse. Le titre progresse d’environ 23 % depuis le début de l’année 2026, une performance enviable mais modeste au regard de son envolée passée : sur trois ans, le cours a gagné près de 400 %.
Comme dans chaque grand cycle d’innovation, les investisseurs cherchent déjà le prochain filon. Beaucoup regardent désormais dans la même direction : l’électricité, dont la demande explose pour alimenter les centres de données. Attention, le sujet est plus complexe qu’il n’y paraît.
L’énergie, prochain goulot d’étranglement de l’IA
C’est sur ce terrain que se joueront, selon nous, les prochains gagnants de l’IA. Quelques chiffres permettent de comprendre l’enjeu. Selon Gartner, les centres de données devraient consommer environ 565 térawattheures d’électricité dans le monde en 2026, contre 447 en 2025. Cela représente une progression de 26 % en une seule année.
À titre de comparaison, la France a consommé 451 térawattheures en 2025. Les centres de données de la planète absorbent donc déjà une fois et quart la consommation électrique française.
Et ce n’est qu’un début. L’Agence internationale de l’énergie estime que cette consommation pourrait plus que doubler d’ici 2030, pour atteindre environ 945 térawattheures par an.
Comment expliquer une telle progression en si peu de temps ? Les modèles d’IA nécessitent des milliers de processeurs extrêmement puissants. Les GPU consomment beaucoup plus d’électricité que les processeurs traditionnels. Il faut également refroidir ces équipements par de puissants systèmes de climatisation ou, de plus en plus souvent, par refroidissement liquide. Le poste refroidissement pèse d’ailleurs autant que les serveurs eux-mêmes dans les projections de Gartner.
Aux États-Unis, où se concentre une grande partie des investissements mondiaux dans l’IA, les centres de données sont déjà l’un des principaux moteurs de la hausse de la demande d’électricité. L’Agence internationale de l’énergie leur attribue environ la moitié de la croissance de la demande américaine attendue d’ici 2030.
Le vrai problème : acheminer cette électricité
On pense, à tort, qu’il suffira de produire davantage d’électricité pour répondre à la demande. C’est plus compliqué. La construction des infrastructures électriques prend énormément de temps.
Un centre de données se construit en un à trois ans. En France, le seul raccordement au réseau demande aujourd’hui cinq à sept ans selon les opérateurs, contre deux à trois ans il y a peu. Surtout, la planification et la construction de nouvelles infrastructures de réseau peuvent nécessiter cinq à quinze ans.
Ce décalage crée des goulots d’étranglement considérables. C’est comme si l’on mettait des millions de voitures en circulation sans agrandir les autoroutes.
Malheureusement, c’est déjà en train de se produire. Selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 2 500 gigawatts de projets sont bloqués dans les files d’attente de raccordement aux réseaux mondiaux. Ce total englobe les renouvelables, le stockage et les grandes charges comme les centres de données. C’est colossal.
C’est précisément dans ce goulot que se dessinent les prochains gagnants de l’IA. Pour y faire face, il va falloir investir massivement. Environ 400 milliards de dollars sont consacrés chaque année aux réseaux électriques mondiaux. Selon l’Agence internationale de l’énergie, ce montant devra augmenter d’environ 50 % d’ici 2030, soit quelque 600 milliards de dollars par an. Le prix des composants de réseau a par ailleurs presque doublé en cinq ans, ce qui renchérit encore la facture. Nous avions chiffré l’ampleur de cet effort d’investissement dans notre analyse du trillion d’investissements dans l’IA.
Les gagnants de l’IA se déplacent vers l’électricité
Microsoft, Amazon ou Meta figurent parmi les grands gagnants boursiers de la première phase de déploiement de l’IA. Ils devraient rester des acteurs majeurs dans les années à venir. Mais d’autres entreprises, positionnées sur les transformateurs, les équipements haute tension, les systèmes de refroidissement et les câbles électriques, pourraient désormais tirer leur épingle du jeu.
Bonne nouvelle pour l’Europe, qui, soyons francs, n’a bénéficié qu’à la marge de l’essor de l’IA : plusieurs grands groupes européens sont bien positionnés sur ces métiers. Schneider Electric fournit des équipements permettant d’alimenter, de refroidir et de gérer l’énergie des centres de données. Le groupe suisse ABB est très présent dans l’électrification et l’automatisation. Les fabricants de câbles Prysmian et Nexans sont indispensables au raccordement et à la modernisation des réseaux.
Ces sociétés sont citées ici pour illustrer une analyse sectorielle, et non comme une sélection de titres à acheter.
Nucléaire et gaz : le retour des mal-aimés
Les gagnants de l’IA ne se limitent pas aux équipementiers. N’oublions pas le nucléaire et le gaz naturel. L’uranium a progressé d’environ 10 % depuis janvier 2026 après avoir fait du surplace pendant des années. Son parcours illustre d’ailleurs la nervosité du marché : le cours au comptant a bondi jusqu’à 100 dollars la livre fin janvier, sa plus forte hausse hebdomadaire depuis 2022, avant de refluer vers 85 à 90 dollars.
Le gaz naturel, dont le prix reste très volatil et fluctue fortement selon la saison, est la première source d’électricité alimentant les centres de données américains, avec environ 40 % du mix, devant les renouvelables et le nucléaire. Au niveau mondial, en revanche, c’est encore le charbon qui domine.
Bien que son coût de production et de stockage soit un peu plus élevé que celui de l’éolien et du solaire, le gaz possède un avantage essentiel : une centrale peut produire indépendamment des conditions météorologiques et augmenter rapidement sa production lorsque la demande progresse, évitant toute rupture d’approvisionnement.
Gagnants de l’IA : où regarder, et avec quelles précautions
Pour identifier les gagnants de l’IA, mieux vaut regarder au-delà des seules valeurs technologiques. Pour un épargnant français, le terrain de jeu est beaucoup plus vaste. Notre lecture est que les équipements électriques et les réseaux deviennent une infrastructure essentielle au déploiement de l’IA dans le monde physique.
Des acteurs comme Schneider Electric ou ABB, qui n’étaient pas intuitivement considérés comme des bénéficiaires de l’IA il y a encore quelques années, se retrouvent ainsi au cœur de cette nouvelle phase d’investissement. Les producteurs d’électricité, secteur longtemps délaissé au profit de la technologie, pourraient également en profiter. Ce compartiment reste globalement moins valorisé que la technologie, ce qui laisse théoriquement de la place à une revalorisation — à la condition expresse que les résultats financiers suivent, ce qui n’a rien d’acquis.
Prudence en revanche si vous souhaitez investir directement sur l’uranium, notamment via des contrats à terme. C’est un marché étroit, très volatil et peu liquide, donc à risque élevé, comme l’a montré le mouvement de janvier dernier.
Depuis plusieurs années, des fonds actions cherchent à capturer ces thématiques. Pictet – Clean Energy Transition présente actuellement une forte exposition aux semi-conducteurs, qui constituent une autre verticale de l’IA. ODDO BHF Green Planet retient une approche large autour de la transition énergétique. Le BGF Sustainable Energy Fund de BlackRock comprend, lui, plusieurs valeurs directement liées à l’augmentation des besoins électriques, des gestionnaires de réseau aux câbliers.
Des ETF passifs commencent aussi à se développer, comme le VanEck Electrification and Power Infrastructure UCITS ETF, lancé en Europe en juin 2026. Sa performance depuis le lancement est négative, ce qui rappelle deux choses : un thème porteur ne garantit pas une performance immédiate, et la gestion passive ne protège pas des à-coups de marché.
Ces produits sont mentionnés à titre d’illustration des véhicules existants sur cette thématique. Leur pertinence dépend entièrement de votre situation, de votre horizon et de votre tolérance au risque.
Gagnants de l’IA : ce que nous en retenons
La première phase de l’IA a récompensé ceux qui fabriquaient l’intelligence. Les prochains gagnants de l’IA seront peut-être ceux qui la font tenir debout : le courant, les câbles, les transformateurs, le refroidissement.
Nous consacrons à ces mutations une série de livres blancs, Les cahiers de l’IA, en accès libre. Ce déplacement n’est pas une certitude et ne dispense d’aucune vigilance. Les délais de raccordement peuvent décourager les projets, les marges des équipementiers peuvent se comprimer, et une partie de la hausse est déjà dans les cours. Mais il rappelle une règle utile : dans un cycle d’innovation, la valeur se déplace, et elle se déplace souvent vers ce qui manque.
Les gagnants de l’IA ont-ils leur place dans votre patrimoine ?
Fonds thématiques, ETF, titres vifs : chaque véhicule répond à un profil de risque et à un horizon différents. Un bilan permet de déterminer si, et dans quelles proportions, une exposition de ce type a du sens dans votre allocation.
Sources de l’article
- Gartner, prévisions de consommation électrique des centres de données, juin 2026.
- Agence internationale de l’énergie, Energy and AI, projections de consommation à 2030 et mix électrique des centres de données.
- Agence internationale de l’énergie, Electricity 2026, files d’attente de raccordement, délais et investissements de réseau.
- RTE, bilan électrique 2025 : consommation française de 451 TWh.
- U.S. Energy Information Administration, perspectives de demande électrique américaine.
- UxC / TradeTech, cours au comptant de l’uranium, 2026.
- VanEck, fiche du VanEck Electrification and Power Infrastructure UCITS ETF.
- Documentation réglementaire des fonds cités : Pictet Asset Management, ODDO BHF Asset Management et BlackRock.
