Pendant que le monde politique s’écharpe et que la Maison-Blanche cherche des noises à Jerome Powell, les marchés poursuivent leur ascension impassible. C’est que les investisseurs, eux, ont l’œil fixé sur deux aiguilles : l’inflation américaine, qui dira si la Fed garde la main, et les résultats des banques de Wall Street, thermomètre avancé de l’économie mondiale. En arrière-plan, la France médite sur sa fiscalité, ses valeurs boursières sous pression et son épargne qui atteint des sommets jamais vus. Et pendant que Tokyo s’enflamme sur un possible scrutin anticipé, Paris s’endort sur un matelas de 6.477 milliards d’euros. Dormir sur ses sous, c’est aussi une forme de politique monétaire.
Les marchés, stoïques
Avant hier, tout annonçait une séance morose : une enquête du Département de la justice contre Jerome Powell, des rumeurs d’ingérence de la Maison-Blanche, et un parfum de crise institutionnelle à Washington. Mais les indices ont fini par se redresser. Le marché, qui a souvent de la mémoire mais pas de morale, a parié que l’affaire Powell ne serait qu’un épisode de plus dans le feuilleton Trump contre la Fed. Et il s’est vite reconcentré sur ce qui compte vraiment : les chiffres de l’inflation et les perspectives de résultats des grandes banques américaines.
La Fed sous pression
Fait rare, Jerome Powell a pris la parole lui-même pour dénoncer les « menaces et pressions » venues de la Maison-Blanche. Le président de la Fed, que Donald Trump rêverait de voir plier les taux à 1 %, refuse de céder. L’enquête sur la rénovation du siège de la Fed, passée de 1,9 à 2,5 milliards de dollars, sert surtout de prétexte à un bras de fer institutionnel. Résultat : le dollar a reculé, l’or a battu un nouveau record, et la planète finance s’est demandé combien de temps encore l’indépendance de la banque centrale pourra tenir face à la politique spectacle.
Inflation : juge de paix
À 14 h 30, l’Amérique retiendra son souffle : l’inflation de décembre dira si les taux peuvent enfin bouger. Attendue à 2,7 %, elle devrait confirmer une désinflation douce mais incomplète. Trop haute pour Donald Trump, pas assez basse pour Jay Powell. Si les chiffres tombent comme prévu, la Fed gardera ses taux inchangés — et Wall Street son optimisme prudent. En somme, un statu quo qui arrange tout le monde : la politique monétaire reste ferme, mais pas punitive. Le calme avant la prochaine déclaration présidentielle.
Banques : le ton est donné
JPMorgan Chase et Bank of New York ouvrent le bal des résultats du quatrième trimestre. On attend des bénéfices record, à hauteur de 73,8 milliards de dollars pour JPMorgan — soit l’équivalent du PIB de l’Azerbaïdjan. Les investisseurs guetteront surtout les prévisions pour 2026 : si les banques anticipent un ralentissement du crédit ou une hausse du défaut, le marché révisera ses rêves de croissance. En attendant, Donald Trump propose de plafonner les taux des cartes de crédit à 10 %. Une mesure populaire, mais pas forcément bancaire.
L’Europe, toujours engourdie
En zone euro, la reprise attendue pour 2026 reste un horizon plus qu’une réalité. En France, les entreprises les plus domestiques du CAC 40 sont boudées : leurs bénéfices se paient huit fois les résultats futurs, contre seize pour l’ensemble de l’indice. La faute à la politique fiscale : taxe exceptionnelle sur les profits, menace de contributions bancaires ou d’un impôt sur les rachats d’actions. Bref, les investisseurs attendent une pause fiscale avant de rallumer la flamme. Pour l’instant, l’amour des marchés pour la France reste platonique.
Japon : relance sous haute tension
Au Japon, la nouvelle Première ministre Sanae Takaichi envisage de dissoudre la chambre basse pour consolider son pouvoir et son plan de relance. Avec 70 % d’approbation, elle peut se le permettre. La Bourse de Tokyo, euphorique, a bondi de 3 % : les marchés préfèrent la dette à l’immobilisme. Le paradoxe nippon persiste : plus la montagne de dettes grossit, plus les investisseurs applaudissent. À croire que l’économie japonaise est la seule où l’on imprime de la confiance avec des bons du Trésor.
France : l’épargne des records
6 477 milliards d’euros. C’est la somme que les ménages français détiennent, soit presque deux fois la dette publique. Une montagne de liquidités portée par l’assurance vie (2 106 milliards), les livrets réglementés (près de 439 milliards) et les dépôts à vue (plus de 546 milliards). Les Français épargnent plus vite qu’ils ne consomment, et dorment sur un capital moyen d’environ 100 000 euros par souscripteur d’assurance vie. L’État, lui, contemple cette manne avec envie. Certains matelas sont plus épais que les budgets ministériels.
Livrets : rendement en berne
Le Livret A, avec ses 57 millions de titulaires, reste le chouchou symbolique mais pas le plus lucratif. Son taux, passé de 3 % à 1,7 %, refroidit les ardeurs. Les comptes sont remplis au tiers de leur capacité, et les épargnants se tournent vers des produits mieux servis : assurance vie, LEP ou PEL. Mais là aussi, les bonnes choses ont une fin : à partir de mars 2026, plus de 3,2 millions de PEL seront automatiquement clôturés. De quoi forcer le réveil d’une épargne jusqu’ici paisiblement endormie.
La redistribution forcée
Entre 2026 et 2030, près de 93 milliards d’euros de PEL devront être réalloués. Les banques préviennent : l’argent ira vers des livrets au taux modeste, sauf réorientation active. Les plans ouverts avant 2011, eux, continueront de doper le rendement des plus anciens. Ironie de l’histoire : la loi qui visait à moderniser l’épargne va surtout réveiller la nostalgie des taux d’antan. Les épargnants, souvent fidèles mais rarement vigilants, risquent de redécouvrir la fiscalité au moment de la clôture.
Pourquoi c’est important pour vos placements ?
Parce que l’équilibre entre inflation, taux et épargne dessine la carte du risque pour 2026. Une Fed fragilisée, une inflation encore nerveuse et un marché américain euphorique forment un trio instable : il suffit d’un mot de Jay Powell ou d’un tweet de Donald Trump pour faire bouger la boussole. En Europe, la fiscalité maintient un plafond de verre sur les valeurs domestiques tandis que le Japon rappelle qu’une relance bien vendue vaut mieux qu’une austérité mal vécue.
Parce que l’épargne française, à son zénith, est à la fois un bouclier et un piège : elle protège contre la volatilité mais immobilise des milliards qui pourraient irriguer l’économie réelle. Elle fait rêver les politiques englués dans une dette abyssale. Entre rendement en berne et clôtures automatiques, 2026 sera l’année où les épargnants devront, bon gré mal gré, redécouvrir la circulation de leur argent. L’immobilisme aussi finit par coûter cher.
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