Les taux d’emprunt des États flambent partout. La Réserve fédérale vient d’ajouter une secousse en relevant ses taux le 16 septembre. La France, elle, est devenue un cas à part : elle emprunte désormais plus cher que l’Italie, la Grèce, l’Espagne et le Portugal. Pour un épargnant confronté à cette hausse des taux d’emprunt, la question n’est pas de savoir s’il faut s’inquiéter. Elle est de savoir où placer son argent le temps que la tempête passe.

Taux d’emprunt : quatre facteurs derrière la flambée
Les taux d’emprunt des États flambent partout. Cette hausse est principalement liée à quatre facteurs.
D’abord, les anticipations d’inflation progressent, en raison de la flambée des prix énergétiques. Ensuite, l’endettement des États continue d’inquiéter les investisseurs. Ce n’est certes pas un sujet nouveau. À cela s’ajoute la révision à la hausse de la croissance américaine cette année, qui pousse également les taux longs.
La Fed remet une pièce dans la machine
Le mouvement vient d’être amplifié par la Réserve fédérale. Le 16 septembre, le comité de politique monétaire a relevé ses taux d’un quart de point, à 3,75 %-4,00 %. Le vote a été unanime, douze voix contre zéro.
C’est la première hausse depuis 2023. Elle est justifiée par une inflation jugée encore trop élevée. Dans la foulée, le rendement du dix ans américain a clôturé à 5,01 %, au plus haut depuis 2007.
La dette tech concurrence la dette d’État
Enfin, un quatrième facteur prend de l’ampleur : les arbitrages des investisseurs institutionnels. Ces derniers peuvent préférer les obligations émises par les géants de la tech. Elles offrent des coupons de 6 à 7 % sur les maturités longues, avec une très bonne notation de crédit. En face, certains États affichent une notation inférieure.
L’exemple est parlant. Alphabet, noté Aa2, a payé près de 7 % sur une souche à vingt ans émise cet été.
Ce phénomène est nouveau. Il devrait s’amplifier dans les années à venir, en raison des besoins croissants d’investissement dans l’intelligence artificielle. Selon nos estimations, les géants américains de la tech devraient émettre environ 230 milliards de dollars d’obligations cette année. En 2027, ce montant devrait grimper à 440 milliards.
Dit autrement, les tensions sur le marché obligataire reviennent régulièrement sur le devant de la scène. Elles devraient devenir plus fréquentes à l’avenir, du fait de cette concurrence croissante entre dette publique et dette privée.
Taux d’emprunt : la France, un cas à part
Notre taux d’emprunt à dix ans augmente. Il a surtout franchi un seuil que nos voisins du Sud n’ont pas atteint. La France emprunte désormais plus cher que l’Italie, la Grèce, l’Espagne et le Portugal.
Nous avons dépassé le seuil d’alerte sur l’OAT, que nous situons à 4 %, dès la fin juillet. C’était une première depuis juin 2009. L’écart avec le Bund, lui, est passé d’environ 70 points de base en début d’année à près de 96 aujourd’hui.
Tout cela avant même les discussions difficiles sur le budget 2027 et l’entrée dans le cœur de la campagne présidentielle. La hausse du taux d’emprunt alourdit le fardeau de la dette pour l’État, et donc, à terme, pour les contribuables.
Taux d’emprunt des entreprises : elles résistent encore
Le point mérite d’être souligné, car il est contre-intuitif. La prime de risque politique frappe le souverain. Elle n’a pas encore atteint les émetteurs privés.
Les entreprises françaises ne se financent pas sur l’OAT, mais sur la courbe des swaps en euros. Celle-ci reste à 3,57 % à dix ans.
La démonstration est arrivée le 8 septembre. Orange, noté BBB+, a levé 4,1 milliards d’euros, avec un carnet d’ordres de 16 milliards. Sa souche à neuf ans est sortie à 98 points de base au-dessus du taux de swap, pour un coupon de 4,25 %. Autrement dit, Orange emprunte moins cher que l’État français.
Une signature investment grade se refinance donc aujourd’hui autour de 4,5 à 5 % à dix ans. Il faut compter environ 5,25 % pour le haut du haut rendement, et 7 à 8 % pour les émetteurs notés en catégorie B.
Cela reste gérable. Mais la situation pourrait rapidement se tendre, notamment si les fonds spéculatifs commencent à parier davantage contre la dette française. Le risque est réel.
Le scénario qui ferait mal
Une nouvelle hausse des taux souverains, combinée à un élargissement des primes de crédit, ferait mécaniquement grimper le coût de financement des entreprises.
Imaginons que le dix ans français franchisse 5 %, ce qui n’est pas exclu. Imaginons ensuite que les primes de crédit s’écartent vers 150 à 180 points de base au-dessus du souverain. Certaines entreprises investment grade verraient alors leur coût de refinancement approcher 6,5 à 6,8 %.
Ce niveau de prime n’aurait rien d’extravagant. Il correspond à la moyenne du crédit investment grade en euros depuis 2006, et reste très en deçà des pics de 2020 et de 2022. Ce n’est donc pas 2008. Mais c’est loin d’être indolore !
Les petites valeurs en première ligne
Cela pourrait notamment mettre en difficulté les small et mid caps. Elles sont par nature plus sensibles à l’évolution des taux. Leur notation de crédit est aussi généralement moins bonne que celle des grandes entreprises cotées.
Face à des difficultés d’emprunt, elles pourraient avoir davantage recours aux obligations convertibles. Or celles-ci peuvent être très dilutives pour les actionnaires, et entraîner une forte baisse du cours de Bourse.
Or leur évolution boursière est déjà très médiocre depuis le début de l’année. Le CAC Small recule de 2,5 % et le CAC Mid 60 de 1,6 %, quand les petites valeurs européennes gagnent près de 10 %. Le décrochage est donc bien français, et non propre à la classe d’actifs.
Dans ces conditions, ce nouveau risque ne permet pas d’entrevoir comment un rebond durable pourrait intervenir dans l’immédiat.
Quelle porte de sortie ?
Nous n’anticipons pas une crise de la dette française comparable à celle de 2010-2012. En revanche, les prochains mois pourraient être compliqués.
Notre pays a été identifié comme le maillon faible européen, et son taux d’emprunt en porte la trace. Les fonds spéculatifs américains ne cachent pas qu’ils vont prendre des positions vendeuses sur les obligations d’État françaises à l’approche de l’élection présidentielle.
C’est un risque à prendre très au sérieux, car ils disposent d’une force de frappe impressionnante. La Banque de France a d’ailleurs alerté cet été sur le glissement de la base d’investisseurs vers des détenteurs moins stables.
Par conséquent, il peut être sage de réduire son exposition aux actifs français, en particulier aux obligations à maturité longue. Au moins le temps d’y voir plus clair. Ce n’est probablement qu’au printemps prochain que la visibilité devrait s’améliorer.
Taux d’emprunt élevés : des opportunités ailleurs
La bonne nouvelle, c’est que la hausse des taux d’emprunt ouvre beaucoup d’autres opportunités ailleurs.
Le secteur des semi-conducteurs a corrigé de plus de 20 % depuis son sommet de juin. Il est revenu à des niveaux de valorisation plus raisonnables. Il faut toutefois garder en tête qu’il reste très largement gagnant depuis le 1er janvier.
Les actions d’Amérique latine affichent une résilience incroyable, et profitent souvent de l’envolée des matières premières. L’indice brésilien progresse ainsi de plus de 20 % cette année.
Et, comme toujours, les actions technologiques américaines restent incontournables. Le secteur des logiciels, notamment, retrouve les faveurs des investisseurs après des ventes massives en début d’année.
Dernière idée : les biotechnologies
Les fusions-acquisitions restent la lame de fond expliquant la hausse du secteur. Les grands groupes pharmaceutiques doivent compenser un mur de brevets. Plus de 300 milliards de dollars de revenus sont menacés par des expirations entre 2025 et 2030, selon Evaluate. C’est près d’un sixième du chiffre d’affaires de l’industrie.
Ils disposent de liquidités et achètent donc des pépites innovantes. Et ils n’ont pas tort.
Selon l’IQVIA Institute, 65 % des molécules en développement clinique sont désormais originées par des biotechs émergentes. Ces dernières représentent 42 % des dossiers déposés auprès de la FDA, contre 11 % en 2012.
Les investisseurs sont également au rendez-vous. Le retail n’a jamais vraiment déserté le secteur. On observe surtout le retour des institutionnels et des fonds spéculatifs. Fin juillet, leur exposition acheteuse aux valeurs de santé américaines était proche de son plus haut niveau en cinq ans, selon les données de courtage de Goldman Sachs.
Pour un épargnant français, le terrain de jeu est mondial. Autant en profiter pour investir ailleurs qu’en France, le temps que la tempête passe.
Cet édito est diffusé à titre purement informatif et pédagogique. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée au sens de la directive MIF 2, ni une incitation à réaliser des opérations sur des instruments financiers. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Édité par STRATEGINVEST SAS, CIF enregistré à l’ORIAS sous le n° 13000990.
