La France entre dans une période historique de transmission patrimoniale. BPCE L’Observatoire estime que 10,7 millions de décès interviendront entre 2026 et 2040 et que 6 246 milliards d’euros pourraient être transmis, donations comprises. Cette « grande transmission » relance une question sensible : faut-il davantage taxer les héritages, ou alléger les droits de succession ? La comparaison européenne mérite attention, car la France impose les transmissions plus lourdement que la plupart de ses voisins.

Droits de succession : un transfert patrimonial historique
Un mouvement financier considérable se prépare silencieusement. Les générations du baby-boom arrivent progressivement aux âges où la mortalité augmente fortement. Or elles détiennent une part importante du patrimoine immobilier et financier français.
Selon BPCE L’Observatoire, le patrimoine net des Français atteignait environ 15 000 milliards d’euros en 2025. Les retraités en détenaient 41 %. Le choc démographique devient donc aussi un choc patrimonial.
BPCE estime à 10,7 millions le nombre de décès attendus entre 2026 et 2040. Ce serait 1,5 million de plus que durant les quinze années précédentes.
Le patrimoine net des personnes décédées sur cette période atteindrait 3 832 milliards d’euros. En tenant compte des donations, BPCE évalue le flux successoral à 6 246 milliards d’euros entre 2026 et 2040. Cela représente une progression de 47 % par rapport à la période 2011-2025.
Ces projections reposent toutefois sur les tendances démographiques actuelles. Elles supposent que l’espérance de vie progresse au rythme observé jusqu’ici. Un allongement rapide et significatif de la longévité décalerait mécaniquement ces flux dans le temps. Les avancées de la recherche médicale, désormais accélérées par l’intelligence artificielle, ne permettent pas d’écarter ce scénario, que nous avons exploré dans notre dossier sur la longévité. Le calendrier changerait alors, mais l’ampleur du transfert resterait du même ordre.
9 000 milliards : que signifie ce chiffre ?
Un autre montant revient régulièrement dans le débat public : 9 000 milliards d’euros. Il ne faut pas le confondre avec l’estimation de BPCE.
Une proposition de loi déposée au Sénat en décembre 2025 retient un scénario différent. Ses auteurs estiment que le flux successoral pourrait progressivement dépasser 20 % du PIB. Selon leurs hypothèses, 9 059 milliards d’euros seraient transmis entre 2025 et 2040.
Il s’agit donc d’une projection politique et économique, et non d’un montant certain. La différence entre 6 246 et 9 059 milliards s’explique notamment par les méthodes et les hypothèses retenues.
Pourtant, les deux estimations conduisent au même constat : plusieurs milliers de milliards d’euros vont changer de génération en France. Cette transformation devrait durablement replacer la succession au centre du débat fiscal.
L’État bénéficie déjà des transmissions
La transmission du patrimoine constitue également une source importante de recettes publiques. Selon BPCE L’Observatoire, les droits de mutation à titre gratuit ont atteint 20,7 milliards d’euros en 2025. Les successions ont généré 16,2 milliards et les donations 4,5 milliards.
Avec l’augmentation attendue du nombre de décès et de la valeur des patrimoines transmis, ces recettes devraient naturellement progresser à législation constante. BPCE estime d’ailleurs que les droits de mutation à titre gratuit augmenteraient de 140 milliards d’euros en cumul sur 2026-2040, par rapport aux quinze années précédentes.
Cette perspective pourrait aiguiser les appétits budgétaires. La proposition de loi sénatoriale évoquée plus haut défend ainsi la création d’un impôt sur les grandes successions, dont ses auteurs évaluent le rendement supplémentaire à 225 milliards d’euros sur quinze ans.
Cependant, ce texte ne constitue pas le droit actuellement applicable. Le débat est donc ouvert, et il oppose deux conceptions très différentes de la transmission.
Droits de succession : jusqu’à 45 % en France
En France, un enfant bénéficie actuellement d’un abattement de 100 000 euros sur la succession de chacun de ses parents. Au-delà de cet abattement et après calcul de la part taxable, un barème progressif s’applique.
Le taux atteint 20 % sur une partie importante de la transmission. Il passe ensuite à 30 % pour la fraction taxable comprise entre 552 324 et 902 838 euros, puis à 40 % jusqu’à 1 805 677 euros. Au-delà, le taux marginal atteint 45 %.
Il s’agit bien d’un taux marginal. Une succession supérieure à 1,8 million d’euros n’est donc pas taxée intégralement à 45 %. Cette précision est essentielle pour éviter les comparaisons trompeuses.
Pour autant, la pression fiscale française sur les transmissions demeure élevée lorsqu’on la compare à celle de nombreux pays voisins.
Droits de succession : la France se distingue en Europe
La Cour des comptes a étudié le poids des impôts sur les successions et donations dans plusieurs économies. Son constat est particulièrement instructif.
Parmi les États frontaliers de la France étudiés, seule la Belgique présentait en 2021 un poids de cette fiscalité dans le PIB comparable au niveau français. Les données de l’OCDE pour cette même année situent la France autour de 0,75 % du PIB et la Belgique juste en dessous.
En Allemagne, en Espagne, au Luxembourg, au Royaume-Uni et en Suisse, cette fiscalité représentait entre 0,15 % et 0,30 % du PIB. En Italie, elle tombait sous 0,05 %. La France constitue donc clairement une exception relative parmi ses voisins.
Attention toutefois : comparer uniquement les taux marginaux serait insuffisant. Chaque pays applique ses propres abattements, exonérations et règles d’évaluation. C’est précisément l’ensemble du système qu’il faut observer.
L’Allemagne protège davantage les enfants
La comparaison franco-allemande est éclairante. En Allemagne, un enfant bénéficie d’un abattement de 400 000 euros, contre 100 000 euros en France. L’abattement allemand est donc quatre fois supérieur.
Pour les enfants relevant de la première classe fiscale, le barème allemand commence à 7 %. Il progresse ensuite jusqu’à 30 % pour les transmissions taxables les plus importantes.
La comparaison ne permet pas d’affirmer que toute succession est systématiquement quatre fois moins taxée outre-Rhin. Les assiettes et les exonérations diffèrent.
En revanche, une conclusion demeure incontestable : l’Allemagne accorde aux enfants un seuil d’exonération nettement supérieur à celui de la France, et son taux maximal applicable à cette catégorie reste inférieur au taux marginal français de 45 %.
D’autres pays ont supprimé l’impôt
L’Europe ne suit d’ailleurs aucun modèle unique. Selon l’OCDE, l’Autriche, la République tchèque, la Norvège, la Slovaquie et la Suède ont supprimé leur impôt sur les successions depuis 2000. Ces abolitions se sont échelonnées de 2004 pour la Suède et la Slovaquie à 2014 pour la Tchéquie et la Norvège.
Le Portugal a également supprimé son ancien impôt successoral par une réforme de 2003, entrée en vigueur en 2004. Les transmissions entre enfants, petits-enfants, conjoints, parents et grands-parents sont exonérées du droit de timbre de 10 % applicable à certaines autres transmissions. Les recettes portugaises liées aux successions sont ainsi proches de zéro.
Ces exemples ne démontrent évidemment pas qu’une suppression de l’impôt produirait automatiquement de la croissance. Ils prouvent cependant quelque chose de plus simple : une économie européenne développée peut financer son modèle économique et social sans imposer fortement les transmissions entre proches.
Même les Pays-Bas taxent moins
Les Pays-Bas conservent un impôt sur les successions. Cependant, en 2026, les enfants et partenaires acquittent un taux de 10 % jusqu’à 158 669 euros de part taxable, puis 20 % au-delà.
Le Royaume-Uni adopte encore un autre système. L’impôt britannique porte sur la succession et son taux standard atteint 40 %. Toutefois, un seuil général de 325 000 livres s’applique. Une franchise supplémentaire pouvant atteindre 175 000 livres existe pour une résidence principale transmise à des descendants directs, sous conditions.
Dans certaines configurations familiales, les franchises inutilisées entre époux ou partenaires civils peuvent être transférées. Une succession répondant aux critères peut ainsi bénéficier de seuils sensiblement supérieurs au simple seuil de 325 000 livres.
Encore une fois, aucune comparaison internationale ne doit se limiter au taux affiché.
Droits de succession : faut-il exonérer davantage ?
Centaure Investissements défend ici une position claire : la France gagnerait à réduire fortement les droits de succession en ligne directe. Une exonération beaucoup plus large entre parents et enfants, voire leur suppression dans certaines limites, mérite d’être étudiée.
Le premier argument repose sur la nature même du patrimoine. Une maison, une entreprise ou un portefeuille financier proviennent généralement d’une accumulation réalisée pendant plusieurs décennies. Selon leur origine, les revenus ayant permis de constituer ces actifs ont déjà supporté différents prélèvements.
Il serait néanmoins juridiquement imprécis de parler systématiquement de « double imposition ». Les droits de succession taxent une transmission nouvelle, et certains actifs comprennent des plus-values latentes.
Le véritable argument est ailleurs. La succession ajoute une couche de fiscalité au moment où un patrimoine privé change de génération. Or la France impose déjà fortement le capital, les revenus et la consommation tout au long du cycle de vie, un empilement que nous avons analysé dans notre dossier sur la fiscalité française.
L’impôt peut favoriser l’optimisation
Un autre argument mérite davantage d’attention. Lorsque les taux deviennent élevés, les contribuables ont intérêt à organiser très tôt leurs transmissions. Donation, démembrement de propriété, assurance-vie, transmission d’entreprise et autres mécanismes légaux prennent alors une importance croissante, comme nous l’avions détaillé dans notre guide sur la transmission.
L’OCDE a relevé que les possibilités d’optimisation bénéficiant principalement aux contribuables les plus fortunés avaient participé, dans certains pays, à la perte de légitimité de l’impôt successoral.
La Suède constitue un exemple intéressant. Avant la suppression de son impôt, les faibles seuils d’exonération et les possibilités d’optimisation accessibles aux contribuables aisés avaient alimenté les critiques du système.
Le paradoxe mérite réflexion. Un impôt présenté comme un outil de redistribution peut devenir plus facile à gérer pour les patrimoines les mieux conseillés que pour certaines familles disposant essentiellement d’immobilier ou d’actifs professionnels.
Une maison n’est pas du cash
Le patrimoine ne se résume pas à un compte bancaire. Une succession peut comprendre une résidence familiale, un immeuble locatif, une exploitation agricole ou une entreprise.
Ces actifs possèdent une valeur, mais ne produisent pas nécessairement les liquidités nécessaires au paiement immédiat de l’impôt. Cette question de liquidité est également identifiée par l’OCDE.
La fiscalité successorale peut alors obliger un héritier à rechercher un financement ou, dans certaines situations, à vendre une partie des actifs reçus. L’enjeu dépasse donc le seul niveau d’imposition. Il concerne aussi la continuité du patrimoine familial et entrepreneurial.
L’argument des inégalités demeure
Les partisans d’une taxation élevée disposent néanmoins d’un argument sérieux : l’héritage contribue aux inégalités de patrimoine. Cet argument ne doit pas être caricaturé.
La concentration des patrimoines est une réalité économique. La transmission peut amplifier les écarts entre ceux qui héritent et ceux qui ne reçoivent rien. Cependant, reconnaître ce phénomène ne démontre pas que le niveau actuel des droits français constitue la réponse optimale.
La Suède offre, là encore, un contre-exemple intéressant. Elle conserve un modèle social fortement redistributif tout en ayant supprimé les droits de succession. Redistribution et taxation de l’héritage ne sont donc pas nécessairement indissociables.
Un État peut agir sur les inégalités par l’éducation, la fiscalité des revenus, l’accès au capital, la création d’entreprise ou d’autres mécanismes redistributifs.
Droits de succession : une réforme française est possible
Entre le statu quo et l’exonération totale, plusieurs solutions existent. La France pourrait d’abord relever fortement l’abattement applicable aux enfants. Un alignement sur les 400 000 euros allemands modifierait déjà profondément la fiscalité des transmissions familiales.
Une autre solution consisterait à réduire parallèlement les taux applicables en ligne directe. Le principe serait simple : protéger largement les transmissions familiales ordinaires tout en conservant, si le législateur le souhaite, une fiscalité spécifique sur les patrimoines exceptionnellement importants.
Cette approche serait probablement plus acceptable politiquement qu’une suppression immédiate de tous les droits de succession. Elle présenterait aussi un avantage économique : rendre la transmission plus lisible.
Transmettre n’est pas s’enrichir deux fois
Le débat français gagnerait finalement à changer de perspective. Une succession n’est pas seulement une assiette fiscale potentielle. C’est aussi le passage d’un patrimoine privé d’une génération à une autre.
Dans les quinze prochaines années, ce mouvement atteindra plusieurs milliers de milliards d’euros. La tentation de considérer cette richesse comme une nouvelle ressource budgétaire sera donc forte.
Pourtant, les exemples européens montrent qu’une autre voie existe. L’Allemagne protège davantage les transmissions aux enfants. Plusieurs pays ont supprimé leur impôt successoral. Le Portugal exonère les transmissions entre proches de son droit de timbre. D’autres conservent une taxation, mais avec des architectures très différentes.
La France pourrait donc faire un choix assumé : considérer la transmission familiale comme la continuité naturelle d’un patrimoine plutôt que comme une occasion supplémentaire de prélèvement.
À nos yeux, une forte exonération des transmissions en ligne directe constituerait une réforme cohérente. Elle ne supprimerait pas les inégalités patrimoniales, car aucun impôt successoral ne peut à lui seul atteindre cet objectif. En revanche, elle rapprocherait la France de plusieurs modèles européens, réduirait le poids fiscal sur les familles et réaffirmerait un principe simple : épargner pendant une vie doit aussi donner le droit de transmettre.
Transmettre dans de bonnes conditions, cela s’anticipe
Abattements, donations, démembrement, assurance-vie, transmission d’entreprise : les leviers existent, mais leur pertinence dépend entièrement de votre situation familiale et patrimoniale. Un bilan permet d’identifier ceux qui vous concernent et à quelle échéance les activer.
FAQ : droits de succession et transmission
Combien sera transmis d’ici 2040 ?
BPCE L’Observatoire estime à 6 246 milliards d’euros le flux successoral, donations comprises, entre 2026 et 2040. Une autre projection, présentée dans des travaux parlementaires, atteint 9 059 milliards d’euros entre 2025 et 2040. Ces estimations reposent sur des méthodologies différentes.
Combien rapportent les transmissions à l’État ?
Selon BPCE L’Observatoire, les droits de mutation à titre gratuit ont atteint 20,7 milliards d’euros en 2025. Les successions représentaient 16,2 milliards et les donations 4,5 milliards.
Quel est le taux maximal des droits de succession en France ?
En ligne directe, le taux marginal maximal atteint 45 % sur la fraction taxable dépassant 1 805 677 euros. Cela ne signifie pas que la totalité de la succession est imposée à 45 %.
Quel abattement reçoit un enfant ?
Un enfant bénéficie en France d’un abattement de 100 000 euros sur les transmissions provenant de chacun de ses parents. Pour les donations, cet abattement se reconstitue après quinze ans selon les règles actuellement applicables.
L’Allemagne taxe-t-elle moins les héritages ?
Le système est différent, ce qui interdit une comparaison générale pour toutes les successions. Néanmoins, un enfant bénéficie en Allemagne d’un abattement de 400 000 euros. Pour cette catégorie, les taux s’échelonnent de 7 % à 30 %.
Quels pays ont supprimé les droits de succession ?
Selon l’OCDE, plusieurs pays ont supprimé leur impôt sur les successions depuis 2000, notamment l’Autriche, la Suède, la Norvège, la Slovaquie et la République tchèque. Les modalités fiscales au décès restent toutefois différentes selon les États.
Peut-on préparer légalement sa succession ?
Oui. Donation, démembrement, assurance-vie et dispositifs spécifiques à la transmission d’entreprise peuvent contribuer à organiser un patrimoine. Leur pertinence dépend cependant de la situation familiale, fiscale et patrimoniale de chacun. Une analyse personnalisée reste indispensable.
Sources de l’article
- BPCE L’Observatoire, « Les enjeux de la transmission à l’orée du choc démographique », avril 2026.
- Cour des comptes, « Les droits de succession », septembre 2024.
- OCDE, Inheritance Taxation in OECD Countries, 2021, et statistiques des recettes publiques.
- Sénat, proposition de loi n° 190 instaurant un impôt sur les grandes successions, décembre 2025.
- Erbschaftsteuer- und Schenkungsteuergesetz, paragraphes 16 et 19 (abattements et barème allemands).
- Belastingdienst, barème néerlandais des droits de succession 2026.
- GOV.UK, Inheritance Tax, seuils applicables.
- Service-public.fr et impots.gouv.fr, barème et abattements applicables en ligne directe.
