L’économie spatiale change de dimension. Longtemps financée presque exclusivement par les États, elle repose désormais davantage sur des entreprises privées, des lanceurs réutilisables, des constellations de petits satellites et des capitaux privés. Selon McKinsey et le World Economic Forum, sa valeur mondiale pourrait passer de 630 milliards de dollars en 2023 à 1 800 milliards en 2035. Cette transformation dépasse largement les fusées : télécommunications, GPS, observation de la Terre, défense, logistique et intelligence artificielle dépendent déjà d’infrastructures orbitales. L’espace devient ainsi simultanément une infrastructure économique, un marché de capitaux et un nouveau territoire de puissance.

De la conquête au marché
Pendant la première ère spatiale, l’État fixait les objectifs et assumait l’essentiel du risque financier. La course à la Lune en offre l’exemple le plus spectaculaire.
Le programme Apollo a mobilisé environ 400 000 personnes et quelque 20 000 entreprises. Les États-Unis y ont consacré 26 milliards de dollars jusqu’en 1973, soit environ 318 milliards en valeur actuelle selon les estimations reprises par le Goldman Sachs Global Institute.
Cette politique publique a également produit des retombées industrielles majeures. La NASA et l’armée américaine ont notamment soutenu les premiers circuits intégrés. Les commandes publiques ont favorisé les économies d’échelle et accéléré la baisse des coûts.
Le même phénomène s’observe avec les communications par satellite, le GPS ou l’observation terrestre. Plusieurs technologies devenues indispensables à l’économie civile trouvent leur origine dans des programmes militaires ou gouvernementaux.
Cependant, le modèle a profondément évolué. Les pouvoirs publics restent des clients et des financeurs importants. Ils ne constituent plus les seuls architectes du système.
Le coût d’accès change tout
La rupture économique tient d’abord au prix du transport orbital. En effet, tout part de là.
En 1981, placer un kilogramme en orbite terrestre basse avec la navette spatiale américaine revenait à environ 65 400 dollars. Le rapport du Goldman Sachs Global Institute retient désormais environ 1 500 dollars par kilogramme pour Falcon Heavy. Les données du CSIS reprises par Our World in Data documentent cette baisse historique.
Par conséquent, cette évolution modifie toute l’économie du secteur.
Les lanceurs partiellement réutilisables permettent d’amortir certains équipements sur plusieurs missions. Parallèlement, les satellites sont devenus plus petits. Les composants électroniques commerciaux, les logiciels et les méthodes industrielles modernes ont aussi réduit leurs coûts.
L’orbite basse, ou LEO, bénéficie particulièrement de cette révolution. Situés généralement à quelques centaines de kilomètres de la Terre, ces satellites offrent une faible latence. Ils peuvent former des constellations comprenant des milliers d’unités.
Une chaîne de valeur complète se dessine ainsi : lancements, stations terrestres, communications, positionnement, observation et surveillance de l’environnement orbital constituent désormais les différentes couches d’une même infrastructure économique.
L’économie spatiale entre dans notre quotidien
La seconde ère spatiale ne concerne donc pas seulement l’exploration. Elle irrigue en effet l’économie quotidienne.
Une transaction financière horodatée, un avion qui se positionne, un navire qui optimise sa route ou un smartphone qui calcule un itinéraire utilisent directement ou indirectement des données venues de l’espace.
Ainsi, les communications satellitaires représentent déjà une activité commerciale majeure. L’observation terrestre gagne également en précision. Elle intéresse l’agriculture, l’assurance, l’énergie, la défense ou encore la gestion des catastrophes naturelles.
McKinsey et le World Economic Forum estiment que l’économie spatiale pourrait atteindre 1 800 milliards de dollars en 2035, contre 630 milliards en 2023. Cette projection distingue deux ensembles. Les activités directement spatiales pesaient 330 milliards de dollars en 2023 ; les services terrestres qui s’appuient sur cette infrastructure en représentaient 300 milliards.
Le changement de perspective reste essentiel. Demain, de nombreuses entreprises utiliseront l’espace sans appartenir au secteur spatial, comme elles utilisent aujourd’hui Internet sans être des entreprises de télécommunications.
Les capitaux privés prennent position
Cette industrialisation réclame beaucoup d’argent. Construire des lanceurs, des usines de satellites, des infrastructures lunaires ou des réseaux de communication nécessite des investissements considérables. De fait, le financement privé devient une composante stratégique de cette nouvelle économie.
Les chiffres de Space Capital traduisent cette accélération. Le premier trimestre 2026 a pulvérisé le précédent record trimestriel, avec 36 milliards de dollars investis dans 148 entreprises. Le deuxième trimestre a prolongé la dynamique : 31,6 milliards de dollars répartis entre 129 entreprises. Depuis 2009, 488 milliards de dollars ont été investis dans l’économie spatiale.
Toutefois, ces montants ne garantissent pas la rentabilité des entreprises concernées. L’industrie reste très capitalistique. Les risques technologiques, réglementaires et commerciaux demeurent élevés. Nous rappelions ces réflexes de prudence dans IPO : le vrai mode d’emploi.
Pour l’investisseur, l’enjeu consiste donc moins à considérer « l’espace » comme un bloc homogène qu’à identifier les maillons susceptibles de devenir indispensables : lancement, composants, données, logiciels, communications, infrastructures terrestres ou services spécialisés. Nous abordions déjà cette logique sectorielle dans Investir dans la défense et l’aérospatiale.
Intelligence artificielle et espace convergent
Une autre frontière commence déjà à apparaître : le calcul informatique en orbite.
La croissance de l’intelligence artificielle entraîne une consommation croissante de capacités de calcul et d’électricité. Sur Terre, les centres de données rencontrent plusieurs contraintes : raccordement au réseau, disponibilité énergétique, foncier et procédures administratives.
Le rapport du Goldman Sachs Global Institute évoque donc le développement potentiel de capacités de calcul orbital.
L’idée reste technologiquement exigeante. Le vide spatial complique l’évacuation de la chaleur. Les composants doivent résister aux radiations. Les communications avec la Terre imposent aussi des contraintes de bande passante et de latence.
Pourtant, la convergence entre espace et IA devient suffisamment crédible pour attirer les capitaux. Space Capital estime même que les infrastructures spatiales et terrestres se rapprochent autour de deux ressources critiques pour l’IA : l’énergie et le calcul. Cette tension sur les ressources rejoint directement ce que nous décrivions dans Pourquoi l’argent mondial se concentre sur l’IA ?.
L’orbite devient aussi géopolitique
Plus une infrastructure devient essentielle, plus son contrôle acquiert une valeur stratégique.
Les satellites soutiennent les communications militaires, le renseignement, la navigation, la détection avancée et les armes de précision. Les brouillages ou falsifications de signaux de positionnement montrent déjà la vulnérabilité de ces systèmes.
La frontière entre infrastructures civiles et capacités stratégiques devient alors plus difficile à tracer. Cette situation crée un paradoxe. Une partie croissante des infrastructures critiques appartient à des acteurs privés, alors que leur fonctionnement peut affecter directement la sécurité nationale.
Les États-Unis et la Chine incarnent particulièrement cette nouvelle compétition. Cependant, leurs modèles diffèrent. Washington s’appuie largement sur un puissant secteur privé. Pékin articule plus directement politique industrielle, objectifs civils et stratégie étatique.
La maîtrise des lanceurs, des fréquences, des constellations, des données et des chaînes d’approvisionnement devient donc un élément de souveraineté. Nous explorions cette militarisation des technologies dans La guerre sous algorithmes.
Une croissance qui crée ses risques
L’expansion orbitale possède néanmoins ses propres limites.
D’abord, le nombre croissant de satellites augmente le risque de collision. Les débris constituent déjà un problème majeur. Une collision importante générerait de nouveaux fragments et accroîtrait à son tour la probabilité d’autres accidents.
La gestion du trafic spatial devient ainsi une infrastructure aussi importante que le lancement lui-même.
À cela s’ajoute la question réglementaire. Une grande partie du droit spatial international remonte à la guerre froide. Or l’exploitation de ressources lunaires, la fabrication en orbite ou certaines activités commerciales récentes n’entraient évidemment pas dans les modèles économiques de cette époque.
L’innovation technologique avance donc plus rapidement que certaines normes juridiques. Cette incertitude représente un risque pour les investisseurs, mais également une opportunité pour les pays capables de proposer un cadre stable et prévisible.
Vers l’industrialisation orbitale
L’étape suivante pourrait dépasser largement les télécommunications.
Ainsi, la maintenance de satellites, le ravitaillement en orbite, l’assemblage spatial, la fabrication en microgravité, l’énergie solaire spatiale ou les activités lunaires figurent notamment parmi les pistes étudiées.
Toutefois, toutes ne deviendront pas nécessairement rentables. Certaines resteront peut-être longtemps expérimentales. Pourtant, la baisse du coût d’accès à l’espace change progressivement leur équation économique.
C’est précisément ce qui caractérise une infrastructure en phase d’industrialisation : une innovation en rend une autre possible, laquelle réduit ensuite le coût d’une troisième.
L’économie spatiale pourrait ainsi suivre une trajectoire comparable à celle d’Internet. D’abord réservée aux États et à quelques grandes organisations, elle devient progressivement une infrastructure utilisée par une multitude d’activités économiques.
Économie spatiale : ce que l’investisseur doit retenir
L’économie spatiale ne se résume plus à quelques fabricants de fusées. Elle forme progressivement une chaîne de valeur complète.
La création de valeur devrait néanmoins rester très inégale. Les entreprises contrôlant un point de passage difficilement substituable bénéficient d’un avantage structurel. À l’inverse, les activités facilement reproductibles risquent de connaître une forte pression concurrentielle.
Il faut également distinguer potentiel économique et opportunité d’investissement. Une industrie peut connaître une croissance spectaculaire tout en produisant des performances financières très différentes selon les entreprises et leur valorisation.
En clair, l’analyse doit intégrer la technologie, les besoins en capitaux, les contrats publics, la réglementation et les dépendances industrielles.
La seconde ère spatiale marque finalement un changement de nature. L’espace n’est plus uniquement une destination. Il devient progressivement une infrastructure de l’économie terrestre.
Questions fréquentes sur l’économie spatiale
Pourquoi parle-t-on d’une seconde ère spatiale ?
Parce que le secteur passe d’un modèle dominé par les programmes publics à un écosystème où entreprises privées, capitaux financiers et États construisent ensemble les infrastructures orbitales.
Quelle taille pourrait atteindre l’économie spatiale ?
McKinsey et le World Economic Forum estiment qu’elle pourrait atteindre environ 1 800 milliards de dollars en 2035, contre 630 milliards en 2023.
Pourquoi la baisse du coût des lancements est-elle décisive ?
Elle réduit le coût d’entrée de presque toutes les activités spatiales. Davantage d’entreprises peuvent lancer des satellites, renouveler leurs constellations et tester de nouveaux modèles économiques.
Quels secteurs terrestres dépendent déjà de l’espace ?
Les télécommunications, la finance, la défense, les transports, la logistique, l’agriculture et les services numériques utilisent notamment la navigation, la synchronisation temporelle, les communications ou l’imagerie satellitaires.
Quels sont les principaux risques ?
Les investissements nécessaires restent élevés. À cela s’ajoutent les débris orbitaux, les collisions, les tensions géopolitiques, les contraintes réglementaires et l’obsolescence technologique.
L’intelligence artificielle peut-elle accélérer cette économie ?
Oui. L’IA exploite les volumes considérables de données produites par les satellites. À plus long terme, le calcul orbital pourrait également constituer un nouveau marché, même si plusieurs obstacles techniques restent à résoudre.
Sources de l’article
- Goldman Sachs Global Institute — « The Second Space Age: How Markets, Technology, and Power Are Reshaping the Final Frontier », George Lee et Dan Keyserling, 12 août 2026 : chiffres du programme Apollo, coût du kilogramme en orbite, chaîne de valeur orbitale, calcul en orbite et compétition entre puissances.
- McKinsey & Company et World Economic Forum — « Space: The $1.8 Trillion Opportunity for Global Economic Growth », 8 avril 2024 : projection de 630 milliards de dollars en 2023 à 1 800 milliards en 2035, et répartition entre activités spatiales et services terrestres.
- World Economic Forum et Deloitte — « Amplifying the Global Value of Earth Observation », 7 mai 2024 : valeur économique des données d’observation de la Terre.
- Our World in Data et CSIS Aerospace Security Project — « Cost of Space Launches to Low Earth Orbit » : série historique du coût de mise en orbite basse.
- Space Capital — « Space IQ » : 36 milliards de dollars investis au premier trimestre 2026 dans 148 entreprises, 31,6 milliards au deuxième trimestre dans 129 entreprises, et 488 milliards de dollars investis dans l’économie spatiale depuis 2009.
- NASA Earthdata — « Orbits » : caractéristiques des orbites utilisées par les satellites, notamment l’orbite basse et l’orbite géostationnaire.
- NASA — « Artemis Accords » : cadre international de coopération et d’utilisation pacifique de l’espace.
- Union internationale des télécommunications — coordination internationale du spectre radioélectrique et des ressources orbitales.
Avertissement
Cet article poursuit une vocation exclusivement informative et pédagogique. Les informations présentées ne constituent ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni une sollicitation d’achat ou de vente d’un instrument financier. Les données et projections mentionnées proviennent de sources jugées fiables à la date de publication ; elles peuvent évoluer et ne garantissent aucune performance future. Les activités liées à l’économie spatiale présentent des risques spécifiques : technologiques, financiers, réglementaires, géopolitiques et concurrentiels. Tout investissement comporte un risque de perte partielle ou totale du capital. Avant toute décision, chaque investisseur doit examiner sa situation, ses objectifs, son horizon et sa tolérance au risque, et solliciter le cas échéant un professionnel qualifié. Centaure Investissements décline toute responsabilité quant à une décision prise sur le seul fondement de cet article. Édité par STRATEGINVEST SAS, CIF enregistré à l’ORIAS sous le n° 13000990.
