Vendredi, les marchés regardaient l’intelligence artificielle. Lundi, ils scrutent le détroit d’Ormuz. Entre-temps, une opération baptisée “Epic Fury” a redessiné la carte mentale des investisseurs. Les États-Unis et Israël ont frappé l’Iran, éliminant une partie de son état-major et son guide suprême. En quelques heures, la géopolitique a repris ses droits sur les algorithmes. Le pétrole a bondi, les missiles ont répondu aux missiles, et le président américain a engagé plus que des avions : il a engagé sa place dans l’Histoire. Les marchés détestent l’inconnu. Or nous y sommes.

Les marchés réveillés

Le week-end a servi de réveil brutal. Les contrats à terme américains ont viré au rouge, les indices asiatiques ont plié sans rompre, et les valeurs refuges ont repris du service. L’or a brillé, le franc suisse s’est tendu, les taux souverains ont attiré les capitaux prudents. Rien d’irrationnel : simplement la vieille mécanique du risque géopolitique.

La volatilité, elle, s’est redressée comme un chat qu’on aurait dérangé. Les investisseurs avaient prévu de disserter sur l’IA et l’emploi américain ; ils recalculent désormais des scénarios militaires. Les marchés savent encaisser les mauvaises nouvelles. Ils supportent moins l’incertitude stratégique. Et pour l’instant, elle est totale.

Le baril comme baromètre

Le véritable thermomètre se trouve du côté du brut. Le WTI a quitté les 67 dollars pour flirter avec les 72, tandis que le Brent s’est hissé vers 78. La hausse n’est pas hystérique, elle est méthodique. Car derrière les chiffres, il y a le détroit d’Ormuz.

Plus de 20 % du pétrole mondial transite par ce couloir maritime. Or Téhéran a mis en garde les navires, et armateurs comme majors ont suspendu certaines expéditions. Si le passage venait à se fermer, des scénarios évoquent un baril au-delà des 100 dollars. Le pétrole n’est pas seulement une matière première : c’est une prime d’assurance géopolitique cotée en temps réel.

Une opération décisive

L’opération “Epic Fury” n’a pas visé des symboles, mais des têtes. Selon les informations publiées notamment par le New York Times, une réunion au sommet à Téhéran aurait offert une fenêtre stratégique. Le guide suprême Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989, aurait été tué, ainsi que plusieurs hauts responsables militaires.

L’Iran entre dans une séquence sans précédent. Néanmoins, les changements de régime imposés de l’extérieur ont rarement produit la stabilité promise. L’Irak et la Libye servent de rappel discret. L’objectif affiché de Donald Trump et de Benjamin Netanyahu est clair. Le résultat, lui, reste à écrire et pourrait-être historique.

L’embrasement régional

La riposte iranienne ne s’est pas fait attendre. Des missiles ont visé Israël et des bases américaines dans le Golfe, avec des dégâts signalés aux Émirats, au Bahreïn et au Qatar. Le Pentagone a confirmé la mort de soldats américains. Le conflit, déjà bilatéral, s’élargit.

Le Hezbollah a tiré depuis le Liban. La France, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont prévenu qu’ils pourraient frapper si les attaques se poursuivaient. Ce type d’engrenage est connu : chacun réagit, personne ne maîtrise totalement la suite. Les marchés redoutent moins le choc initial que la spirale.

Le pari de l’Histoire

Pourquoi prendre un tel risque à moins d’un an des midterms ? Certains sondages mettent en avant une opinion américaine réticente aux interventions extérieures. Une enquête Reuters/Ipsos suggère qu’une minorité soutiendrait explicitement les frappes. Mais les chiffres bruts ne racontent jamais toute l’histoire. Dans les moments de tension internationale, l’Amérique a souvent ce réflexe ancien : se resserrer derrière son commandant en chef. Le scepticisme existe, bien sûr. La défiance aussi. Mais la confiance dans la posture de fermeté reste, globalement, majoritaire.

À 80 ans cette année, Donald Trump ne se représentera pas en 2028. Il joue donc sur un autre registre que celui des prochaines élections. Dans son allocution, il a convoqué 1979 et la prise d’otages à Téhéran, 1983 et l’attentat contre les marines à Beyrouth. Il inscrit son action dans une continuité historique plus que dans une bataille d’opinion. C’est un pari. L’Histoire récompense parfois les audacieux. Elle se montre moins indulgente avec les hésitants.

Les secteurs à contretemps

En Bourse, certains gagnent déjà. Les valeurs pétrolières profitent mécaniquement de la tension sur l’offre. À l’inverse, le secteur aérien encaisse la double peine : trafic perturbé dans le Golfe et kérosène plus cher.

Les industriels de la défense, eux, sont observés avec un mélange de cynisme et de réalisme. La guerre n’est jamais une bonne nouvelle humaine. Elle peut être tout au plus une bonne nouvelle comptable pour quelques bilans. Les marchés n’ont pas d’état d’âme ; ils ont des flux.

Macro sous tension

Au-delà des missiles, la question est simple : que fait l’inflation si le pétrole s’installe plus haut ? Un baril durablement à 90 ou 100 dollars compliquerait la tâche des banques centrales. Aux États-Unis, le rapport sur l’emploi de février arrive à deux semaines de la réunion de la Fed.

La Réserve fédérale espérait peut-être un printemps plus calme. Elle devra désormais intégrer un risque énergétique dans ses calculs. L’économie mondiale n’est plus aussi dépendante qu’en 1973, mais elle reste sensible. L’énergie est le sang du système. Quand il s’épaissit, tout ralentit.

L’Europe en spectatrice armée

En Europe, les marchés venaient d’enchaîner les records, le CAC 40 signant son meilleur mois depuis plus d’un an. L’irruption du conflit rappelle que la performance ne protège pas du monde réel.

Les capitales européennes affichent une posture ferme, mais prudente. Militairement, elles suivent Washington. Économiquement, elles redoutent le choc énergétique. L’Europe a appris à vivre avec la guerre sur son continent. Elle préférerait éviter une crise supplémentaire importée par tanker.

L’agenda qui résiste

La saison des résultats touche à sa fin, mais elle continue. En Europe, des groupes comme Thales, ASM International, Bayer ou Adidas publieront. Aux États-Unis, les comptes de Broadcom, Costco, CrowdStrike et Marvell Technology seront scrutés.

Preuve que la vie économique continue, même quand l’Histoire accélère. Les marchés peuvent regarder deux écrans à la fois : l’un pour les profits, l’autre pour les missiles.

Pourquoi c’est important pour vos placements ?

Parce que le risque géopolitique agit comme un révélateur. Il rappelle que la performance passée ne protège pas contre un choc exogène, et que certaines variables — énergie, devises refuges, taux souverains — reprennent brutalement le devant de la scène quand l’incertitude monte.

Un baril plus cher pèse sur la croissance, nourrit l’inflation et complique les décisions des banques centrales. Cela influence la valorisation des actions, la trajectoire des obligations et la hiérarchie sectorielle. En clair, la géopolitique rebat les cartes sans prévenir. Dans ces moments-là, ce n’est pas la panique qui paie, mais la compréhension des mécanismes. Le détroit d’Ormuz paraît lointain. Il se reflète pourtant dans chaque portefeuille.

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