Les marchés ont parfois l’élégance d’un chat qui fait semblant de dormir pendant que la maison brûle. Mercredi, les indices occidentaux ont rebondi, comme si la tempête géopolitique au Moyen-Orient n’était qu’un léger courant d’air. Le pétrole s’est détendu quelques heures, les chiffres économiques américains ont rassuré, et Wall Street a repris son souffle. Mais derrière ce calme relatif, quelque chose a changé. Le récit qui soutenait l’optimisme des investisseurs depuis le début de l’année – IA triomphante, taux en baisse et croissance solide – commence à se fissurer. Rien d’alarmiste encore. Juste cette sensation que le ciel s’assombrit un peu. Et en Bourse, un changement de météo précède rarement un pique-nique.

Rebonds nerveux

Les marchés européens avaient entamé la semaine avec la grâce d’un piano tombant du quatrième étage. Deux séances ont suffi pour effacer presque tout le gain accumulé depuis janvier. Mercredi, un peu de calme est revenu : le CAC 40 a repris environ 0,8 %, tandis que le Dax et l’Euro Stoxx 50 progressaient d’environ 1,7 %.

Même scénario à Wall Street, où la hausse s’est diffusée à peu près partout, avec un coup de projecteur particulier sur les valeurs de semi-conducteurs.

Ce rebond n’a rien d’une révolution. Une partie est purement technique : après la chute, les marchés respirent. Mais une rumeur diplomatique a aussi circulé. Selon certaines informations, des contacts indirects auraient été pris entre responsables iraniens et américains pour discuter d’une sortie de crise. Dans un conflit où les déclarations changent plus vite que les cours du Brent, l’information reste fragile. Mais parfois, il suffit d’un murmure pour calmer les écrans.

L’illusion du calme

L’accalmie de mercredi doit beaucoup à une détente temporaire sur l’énergie. Les prix du pétrole et du gaz ont reculé, donnant un peu d’air aux marchés actions. L’administration américaine a également évoqué des mesures pour sécuriser le trafic maritime dans le Golfe Persique.

Dans une région où circule une part considérable du pétrole mondial et du gaz naturel liquéfié, la fluidité du commerce énergétique est une question presque existentielle pour l’économie mondiale. Quand les navires ralentissent, les marchés accélèrent leur inquiétude.

Mais ce répit a été bref. Dès le lendemain, les signaux de tensions sur l’offre se sont multipliés : hausse des prix de produits raffinés, restrictions commerciales et nouvelles incertitudes logistiques. Le baril de Brent s’est rapproché à nouveau de la zone des 85 dollars. Dans le monde pétrolier, la détente dure souvent moins longtemps qu’une promesse électorale.

L’économie américaine tient

Pendant ce temps, l’économie américaine continue d’envoyer des signaux étonnamment solides. Les créations d’emplois dans le secteur privé ont atteint environ 63 000 postes en février selon le rapport ADP. Rien de spectaculaire, mais suffisamment pour confirmer que la machine tourne toujours.

Les indicateurs d’activité racontent la même histoire. L’indice ISM manufacturier repasse en territoire d’expansion après une longue période de contraction. Celui des services atteint même son plus haut niveau depuis fin 2024.

Autrement dit : l’économie américaine ne donne pas l’impression d’entrer en récession imminente. Pour les marchés, c’est à la fois rassurant et légèrement irritant. Rassurant, car la croissance tient. Irritant, car une économie solide donne rarement envie aux banques centrales de baisser rapidement les taux.

Le scénario qui déraille

Au début de l’année, l’histoire semblait pourtant bien écrite. Les investisseurs imaginaient une nouvelle année de hausse confortable pour les actions, avec des progressions à deux chiffres de part et d’autre de l’Atlantique.

Le moteur devait être triple : baisses de taux de la Fed, investissements massifs dans l’intelligence artificielle et baisses d’impôts promises par Donald Trump. En Europe, la relance allemande et l’augmentation des budgets militaires devaient soutenir l’activité.

Mais les marchés ont une règle simple : le consensus finit toujours par trébucher. Depuis quelques semaines, plusieurs piliers de ce scénario commencent à vaciller. Le problème n’est pas forcément la gravité des événements. C’est leur accumulation. Et en Bourse, une accumulation de petites fissures finit parfois par devenir une vraie faille.

L’IA change de camp

Le premier pilier à vaciller est paradoxalement celui qui a porté la hausse depuis deux ans : l’intelligence artificielle.

Depuis la sortie de ChatGPT fin 2022, l’IA a été l’histoire dominante des marchés actions. Mais l’enthousiasme a commencé à produire son effet secondaire classique : la distinction brutale entre gagnants et perdants.

Chaque nouvelle avancée technologique redistribue les cartes entre secteurs. Certaines entreprises apparaissent soudain comme les futures stars de l’économie numérique. D’autres sont reléguées au rang de dommages collatéraux du progrès.

Résultat : la volatilité augmente. Les investisseurs financent toujours massivement l’écosystème, mais la carte des gagnants change à une vitesse vertigineuse. Dans cette course, il vaut mieux courir très vite. Ou avoir de bons avocats.

Le retour du risque inflationniste

Depuis le week-end dernier, un autre pilier du scénario optimiste vacille : les baisses de taux.

La tension énergétique liée au conflit au Moyen-Orient a provoqué une remontée rapide des prix du pétrole et du gaz. Or, un choc énergétique agit comme un rappel brutal d’une réalité économique simple : l’énergie est l’un des moteurs fondamentaux de l’inflation.

Si la hausse des prix de l’énergie se prolonge, les banques centrales devront revoir leurs plans. Les marchés anticipaient encore récemment un statu quo de la Banque centrale européenne en 2026. Désormais, certains commencent même à évoquer la possibilité d’un resserrement supplémentaire.

La perspective peut sembler lointaine. Mais sur les marchés obligataires, les anticipations changent souvent bien avant les décisions.

Le spectre de la stagflation

Un choc énergétique ne provoque pas seulement de l’inflation. Il agit aussi comme un frein sur la croissance.

Lorsque l’énergie devient plus chère, les entreprises voient leurs coûts grimper et les consommateurs réduisent leurs dépenses ailleurs. L’économie ralentit, tandis que les prix continuent d’augmenter.

Les économistes ont un mot pour ce cocktail peu agréable : la stagflation. Ce terme rappelle les années 1970, époque où inflation élevée et croissance faible cohabitaient dans une atmosphère économique particulièrement inconfortable.

Personne n’affirme que ce scénario est imminent. Mais la simple possibilité suffit à rendre les marchés nerveux. La Bourse adore les certitudes. Elle supporte beaucoup moins les zones grises.

L’Asie encaisse le choc

Les marchés asiatiques ont eux aussi connu une semaine agitée. Après une chute spectaculaire la veille, la Bourse sud-coréenne a rebondi de près de 9 %. Une amplitude qui ferait presque rougir certains produits à effet de levier.

Tokyo a progressé plus modestement, tandis que Sydney et Bombay ont limité leur reprise. En Chine, les indices ont réagi avec prudence à l’annonce des nouveaux objectifs économiques du pays.

Pékin vise désormais une croissance comprise entre 4,5 % et 5 %. Les optimistes soulignent que ce rythme reste élevé à l’échelle mondiale. Les pessimistes notent qu’il s’agit du niveau le plus faible depuis le début des années 1990. Comme souvent en économie chinoise, tout dépend de l’angle choisi.

La Chine ralentit volontairement

Ce ralentissement de l’objectif de croissance n’est pas seulement une contrainte. C’est aussi un choix stratégique.

Pendant longtemps, la Chine a soutenu son expansion à coups de relance massive et d’endettement. Aujourd’hui, Pékin semble préférer une croissance plus modeste mais plus stable. Le déficit public devrait rester autour de 4 %.

Le pays tente depuis plus d’une décennie de rééquilibrer son modèle économique vers la consommation intérieure. Mais l’éclatement de la bulle immobilière continue de peser sur la confiance des ménages.

Les autorités l’admettent désormais ouvertement : l’économie chinoise subit des pressions, notamment sur l’emploi et le pouvoir d’achat. En revanche, un domaine reste non négociable : la bataille technologique. Dans l’intelligence artificielle et la tech, Pékin ne compte pas ralentir.

Pourquoi c’est important pour vos placements ?

Parce que les marchés fonctionnent avant tout sur des récits. Et depuis deux mois, le récit dominant change doucement de tonalité.

Au début de l’année, l’histoire était simple : croissance solide, inflation en recul, banques centrales prêtes à baisser les taux, et révolution technologique portée par l’intelligence artificielle. Une combinaison idéale pour les actions. Aujourd’hui, plusieurs éléments viennent brouiller ce scénario : tensions énergétiques, inflation potentiellement plus persistante, taux d’intérêt qui remontent et croissance mondiale un peu moins prévisible.

Cela ne signifie pas que la tendance de fond est terminée. Mais cela signifie que l’environnement devient plus complexe. Et dans un monde financier où les anticipations bougent plus vite que les faits, ce changement de climat peut suffire à rendre les marchés plus nerveux.

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