Nous sommes mi-mars, et l’année 2026 ressemble déjà à un marathon couru en sprint. En dix semaines, les marchés ont encaissé un enlèvement présidentiel au Venezuela, des menaces d’annexion du Groenland, l’angoisse d’une IA trop rapide pour le travail humain, des craquements dans le crédit privé… et maintenant une guerre au Moyen-Orient. Rien de tout cela n’est anodin. Mais le vrai problème n’est pas chaque choc isolé. C’est leur accumulation. Comme souvent en Bourse, les investisseurs avancent face à un mur de craintes : inflation, pétrole, tensions géopolitiques, banques centrales hésitantes. Le paradoxe des marchés, c’est qu’ils montent souvent après avoir imaginé le pire. Encore faut-il survivre aux semaines où tout semble arriver en même temps.

Le baril commande

Depuis quelques jours, la routine des marchés est devenue très simple : regarder le prix du pétrole avant même d’ouvrir les graphiques boursiers. Le baril de Brent flotte autour de 105 dollars, dopé par la frappe américaine sur l’île iranienne de Kharg, pivot stratégique des exportations pétrolières de Téhéran.

Le signal est clair : Washington montre qu’il peut toucher le cœur du système énergétique iranien. Pour l’instant, seules des installations militaires ont été visées, mais les menaces d’escalade restent bien présentes. Et dans un marché pétrolier déjà tendu, chaque missile devient presque une donnée macroéconomique.

Le pétrole n’est jamais seulement une matière première. C’est un thermomètre géopolitique. Quand il grimpe ainsi, il rappelle que la croissance mondiale dépend encore largement de pipelines, de détroits maritimes et de quelques îles perdues dans le Golfe.

Le verrou d’Ormuz

Le véritable nœud de la crise ne se situe pas seulement en Iran, mais dans un couloir maritime étroit : le détroit d’Ormuz. Par ce passage transitent environ 20 % du pétrole mondial. Autant dire que lorsqu’il se ferme, l’économie mondiale retient son souffle.

Washington pousse désormais ses alliés à former une coalition navale pour sécuriser la zone. Mais l’enthousiasme est, disons, modéré. Le Japon a déjà décliné, et les Européens avancent avec prudence : envoyer des navires dans un détroit potentiellement miné est rarement une décision populaire.

Pendant ce temps, les diplomates tentent une solution intermédiaire : une ouverture partielle des routes maritimes. Un compromis fragile, typique de ces crises où chacun cherche à éviter l’escalade… tout en gardant l’index près du bouton.

L’année la plus longue

Si l’actualité donne l’impression d’accélérer, ce n’est pas une illusion. Nous sommes à peine au milieu de mars et les marchés ont déjà vécu l’équivalent d’une année complète de tensions.

Le journaliste Jonathan Ferro parlait ce week-end du “plus long premier trimestre de l’histoire des premiers trimestres”. L’expression est ironique, mais elle capture bien l’ambiance.

Car les crises ne remplacent pas les précédentes : elles s’empilent. Le conflit actuel s’ajoute à une série de chocs déjà absorbés à moitié. Et pour les investisseurs, c’est précisément là que réside la difficulté : il faut évaluer les risques futurs tout en portant encore les cicatrices des précédents.

Autrement dit, les marchés doivent courir un marathon… avec un sac à dos rempli d’événements géopolitiques.

Le crédit privé tousse

Parmi les sujets qui couvaient déjà avant la guerre : le crédit privé. Ce marché de près de 2 000 milliards de dollars permet à des fonds d’investissement de prêter directement aux entreprises, souvent hors des circuits bancaires traditionnels.

Depuis quelques semaines, quelques fissures apparaissent. Certains grands gestionnaires ont limité les retraits de leurs fonds face à l’afflux de demandes de remboursement. Dans le même temps, certaines banques commencent à déprécier des portefeuilles de prêts.

Rien de systémique pour l’instant. Mais l’histoire financière a ses habitudes : ces marchés parallèles prospèrent dans les périodes calmes et deviennent soudain très visibles quand l’économie ralentit.

Le crédit privé a longtemps été la solution miracle au durcissement réglementaire des banques. Comme souvent en finance, les solutions miracles ont tendance à révéler leurs effets secondaires un peu plus tard.

Les banques centrales coincées

Cette semaine, les grandes banques centrales entrent en scène dans un contexte délicat. Fed, BCE, Banque du Japon, Banque d’Angleterre : toutes se réunissent presque en même temps.

Le problème est classique mais cruel. Une crise énergétique produit deux effets contradictoires : elle freine la croissance… et relance l’inflation. Autrement dit, elle brouille la boussole des banquiers centraux.

Résultat probable : le statu quo. Le marché, lui, a déjà changé d’avis. Les baisses de taux attendues aux États-Unis ont disparu des anticipations, tandis qu’en Europe certains investisseurs imaginent même deux hausses de taux d’ici la fin de l’année.

Quand la géopolitique s’invite dans la macroéconomie, les banques centrales deviennent moins des chefs d’orchestre… que des spectateurs attentifs.

Les émergents secoués

Les marchés émergents paient déjà l’addition de la crise énergétique. Depuis le début du conflit, l’indice MSCI Emerging Markets recule d’environ 8 %, nettement plus que les indices des pays développés.

Les économies dépendantes des importations d’énergie sont les premières touchées. En Asie du Nord-Est, la Bourse de Séoul a chuté d’environ 15 % dans un climat de forte volatilité.

Le trio classique est à l’œuvre : pétrole plus cher, dollar plus fort, taux longs en hausse. Une combinaison rarement favorable aux marchés émergents.

Paradoxalement, certains pays pourraient tirer leur épingle du jeu. Les exportateurs de matières premières — comme le Brésil ou le Mexique — bénéficient mécaniquement d’un baril plus élevé. Dans la géopolitique énergétique, les gagnants et les perdants changent souvent de place.

La guerre version algorithme

Autre nouveauté de ce conflit : la place croissante de l’intelligence artificielle dans la conduite des opérations militaires.

Selon plusieurs analyses publiées ce week-end, les armées américaine et israélienne utilisent des systèmes d’IA pour identifier et prioriser des milliers de cibles. L’objectif est double : accélérer la planification et limiter les dommages collatéraux.

La promesse est technologique. Mais certains militaires reconnaissent déjà un malaise : ces systèmes deviennent si performants que leur autonomie commence à inquiéter.

La guerre moderne a toujours été une vitrine technologique. Mais lorsque les algorithmes participent à choisir les cibles, la frontière entre assistance et décision commence à devenir… légèrement floue.

Les marchés impassibles

Malgré tout ce tumulte, la réaction des marchés actions reste étonnamment modérée. Depuis le début du mois, le S&P 500 recule d’environ 4 % et le Stoxx 600 d’environ 6 %.

Ce n’est pas négligeable, mais ce n’est pas non plus la panique. Les investisseurs semblent considérer que le conflit restera limité dans le temps.

Cette relative sérénité tient à une logique bien connue de la Bourse : les marchés anticipent le pire avant de se détendre progressivement lorsque les scénarios catastrophes ne se réalisent pas.

En d’autres termes, la Bourse commence toujours par imaginer la fin du monde… puis découvre, quelques semaines plus tard, que le monde continue malgré tout.

Le mur des craintes

C’est précisément ce mécanisme que les investisseurs appellent “le mur des inquiétudes”. Les marchés montent souvent en le franchissant progressivement.

Chaque risque — inflation, guerre, récession — est intégré dans les prix. Puis, au fil du temps, certains disparaissent ou se révèlent moins graves que prévu.

C’est ce qui s’était produit en 2022 avec la guerre en Ukraine. Et plus récemment lors de l’épisode des tensions commerciales : le scénario catastrophe avait été largement anticipé avant de se dégonfler.

La logique reste la même aujourd’hui. Tant que les marchés regardent un mur de risques devant eux, ils peuvent avancer. Le jour où ils pensent que tout va parfaitement bien… c’est souvent là que les surprises commencent.

Pourquoi c’est important pour vos placements ?

Parce que les marchés ne réagissent pas seulement aux événements, mais à l’écart entre ce qui est attendu et ce qui se produit réellement. Aujourd’hui, les investisseurs font face à une accumulation rare de risques : guerre énergétique, tensions sur le crédit privé, incertitude monétaire et fragilité des économies émergentes.

Pris séparément, chacun de ces sujets est gérable. Ensemble, ils créent une zone de brouillard dans laquelle les anticipations deviennent difficiles. Et c’est précisément dans ces moments que les marchés deviennent nerveux mais rarement totalement paniqués.

Si le conflit au Moyen-Orient se stabilise et que le pétrole se détend, une partie de ces inquiétudes pourrait rapidement disparaître. Mais si plusieurs de ces chocs se renforcent simultanément, la mécanique économique pourrait se gripper.

Les investisseurs avancent donc comme toujours : entre prudence et espoir. Face à un mur de craintes… qu’ils devront franchir une par une.

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