Les marchés ont encore tenté le grand classique : croire à une fin rapide du chaos. Une rumeur d’accord autour du détroit d’Ormuz, deux déclarations optimistes, et voilà les investisseurs repartis comme si le Moyen-Orient allait devenir un spa géant sous supervision diplomatique.
Sauf que derrière les mots, les missiles continuent de voler. Le pétrole fait le yo-yo, les banques centrales commencent à transpirer, et l’inflation américaine refuse gentiment de mourir. Pendant ce temps, la planète finance reste hypnotisée par l’IA et les semi-conducteurs, nouvelle religion mondiale capable de transformer n’importe quel fabricant de puces en empire à 1.000 milliards de dollars.
Entre euphorie technologique et réalité géopolitique, les marchés ressemblent de plus en plus à quelqu’un qui regarde la finale de la Champions Ligue samedi à 18h alors qu’un détecteur de fumée sonne dans la cuisine.
Ormuz en montagnes russes
Le pétrole ne sait plus où donner du baril.
Une rumeur venue d’Iran a laissé entendre qu’un accord provisoire pourrait rouvrir le détroit d’Ormuz au trafic maritime sous contrôle iranien et omanais. Immédiatement, le Brent a décroché de plus de 6%. Les marchés ont applaudi avant même de lire les petites lignes. Classique.
Puis Washington a démenti. Puis les frappes et les drones ont repris. Résultat : le pétrole remonte déjà fortement ce matin.
Les marchés adorent les scénarios simples : “la guerre se calme, le pétrole baisse, l’inflation disparaît, tout va bien”. Le souci, c’est que la géopolitique fonctionne rarement comme une vidéo TikTok de 15 secondes.
Comme dirait Mamie Lucette : quand on fait un pas en avant et deux en arrière, ce n’est généralement pas pour gagner un marathon.
L’inflation revient discrètement
Le vrai sujet derrière Ormuz, ce n’est pas seulement le pétrole.
C’est l’inflation.
Chaque semaine avec un baril durablement plus élevé agit comme une taxe invisible sur l’économie mondiale. Transport, énergie, production industrielle, consommation : tout finit par coûter plus cher. Lentement au début. Puis beaucoup moins lentement.
Et ça tombe au pire moment possible pour les banques centrales, qui espéraient enfin reprendre le contrôle après deux années de combat contre la hausse des prix.
Le marché attend désormais les réunions de juin comme des élèves attendant leurs résultats d’examen. BCE le 11 juin, Fed le 17, Banque d’Angleterre le 18. D’ici là, tout le monde prie discrètement pour que le Golfe se calme.
Même les banquiers centraux aiment les bonnes nouvelles. Surtout quand elles évitent d’avoir à remonter les taux.
Pourquoi la Fed regarde le PCE
Aujourd’hui, les investisseurs surveilleront l’inflation PCE américaine.
Et oui, les financiers adorent compliquer des choses déjà compliquées.
Le PCE* ressemble au CPI* classique, sauf qu’il essaie davantage de refléter la vraie vie. Son panier de consommation évolue avec les comportements réels des ménages. Quand les prix flambent, les consommateurs changent leurs habitudes, et le PCE le capte plus vite.
En clair : si Mamie Lucette abandonne les côtes de bœuf pour des nouilles instantanées parce que son portefeuille commence à crier, le PCE le voit rapidement.
C’est précisément pour ça que la Fed préfère cet indicateur. Il raconte moins la théorie économique et davantage ce que vivent réellement les consommateurs américains.
Et dans une économie portée par la consommation, regarder le consommateur reste encore une idée relativement intelligente.
*Le PCE et le CPI sont deux indicateurs américains qui mesurent l’inflation, mais ils ne la regardent pas exactement de la même manière.
Le CPI (“Consumer Price Index”) correspond à l’indice des prix à la consommation classique. Il mesure l’évolution des prix d’un panier fixe de biens et services consommés par les ménages américains : logement, alimentation, énergie, transports, santé, loisirs, etc.
Le PCE (“Personal Consumption Expenditures Price Index”) mesure lui aussi l’inflation, mais avec une approche plus souple et plus large. C’est l’indicateur privilégié par la Federal Reserve.
La différence essentielle :
* Le CPI part d’un panier relativement fixe. * Le PCE ajuste davantage le panier selon les comportements réels des consommateurs.
Exemple simple : * Si le prix du bœuf explose et que les ménages se rabattent sur du poulet ou des pâtes, le CPI met plus longtemps à intégrer ce changement. * Le PCE, lui, adapte plus rapidement les pondérations.
C’est ce qu’on appelle “l’effet de substitution”.
L’IA efface tout le reste
Pendant que le pétrole menace l’économie mondiale, les marchés actions continuent de regarder ailleurs.
Direction : l’intelligence artificielle.
Snowflake a explosé de 37% après ses résultats, prouvant qu’il est possible de gagner énormément d’argent en servant d’intermédiaire intelligent dans la ruée vers l’IA. À l’inverse, Salesforce, HP ou Marvell ont laissé les investisseurs assez froids.
Le message du marché est simple : il ne suffit plus de dire “IA” dans une présentation PowerPoint. Il faut montrer où est l’argent.
Et surtout, il faut convaincre que les marges survivront malgré le coût gigantesque des modèles d’intelligence artificielle.
L’époque où il suffisait d’ajouter “.com” au nom d’une entreprise est révolue. Maintenant, il faut ajouter “AI”. Le progrès est magnifique.
Les puces deviennent des empires
L’industrie des semi-conducteurs vit désormais dans une autre dimension.
Micron et SK Hynix viennent de rejoindre le club très fermé des entreprises valorisées plus de 1.000 milliards de dollars. Désormais, six fabricants de puces font partie des quinze plus grosses capitalisations mondiales.
Et Nvidia flotte tellement haut qu’on commence à vérifier s’il respecte encore les lois de la gravité.
Le plus impressionnant reste la concentration du marché. Huit des dix entreprises qui expliquent la performance mondiale des actions cette année viennent des semi-conducteurs.
Autrement dit : manquer une seule valeur IA aujourd’hui, c’est comme oublier le moteur sur un avion.
Les gérants qui avaient raté le train reviennent désormais en courant. Comme toujours, les grandes convictions arrivent souvent après la hausse.
Huawei rallume la machine
Le dernier carburant de cette euphorie vient de Chine.
Selon plusieurs déclarations récentes, Huawei aurait développé une méthode permettant de produire plus facilement certaines puces avancées malgré les restrictions américaines.
Si cela fonctionne réellement, cela pourrait accélérer encore davantage la production mondiale de semi-conducteurs, dans un contexte où la demande explose déjà.
Les marchés ont immédiatement adoré l’histoire.
Parce qu’au fond, toute la logique actuelle repose sur une idée simple : l’IA va nécessiter une quantité monstrueuse de puissance informatique. Donc toujours plus de puces. Donc toujours plus de revenus. Donc toujours plus de valorisations.
C’est cohérent. Jusqu’au moment où ça ne l’est plus. Mais pour l’instant, personne ne veut quitter la fête avant le dessert.
Le trou sans fond français
Pendant ce temps, en France, le trou de la Sécu continue de creuser son propre trou.
Plus de 23 milliards d’euros de déficit attendus pour 2026. Et comme chaque année, tout le monde semble découvrir le problème avec le même étonnement qu’un automobiliste surpris de devoir remettre de l’essence.
La Cour des comptes propose pourtant des mesures relativement basiques : augmenter légèrement le reste à charge, limiter certains remboursements excessifs, rationaliser des dépenses devenues incontrôlables.
Rien de révolutionnaire.
Mais en France, toute tentative de réforme sociale est immédiatement traitée comme une tentative de démolition de civilisation d’extrême droite.
Le problème reste pourtant simple : un système généreux nécessite soit plus de croissance, soit plus de travail, soit moins de dépenses. Et pour l’instant, nous préférons surtout les conférences de presse.
Le prêt bébé magique
L’Assemblée débat aujourd’hui d’un prêt à taux zéro “familial” pouvant aller jusqu’à 100.000 euros pour aider les couples à acheter plus grand afin d’avoir des enfants.
L’idée part d’un constat réel : le logement est devenu un frein majeur à la natalité.
Mais comme souvent en France, la réponse choisie consiste surtout à rajouter une nouvelle couche de crédit subventionné sur un marché immobilier déjà ultra-complexe et à l’agonie.
Le secteur immobilier applaudit évidemment. Les banques aussi. Quand l’État garantit du financement, il y a rarement beaucoup d’opposition.
Reste une question : est-ce qu’on relance vraiment la natalité avec du crédit supplémentaire ?
Ou est-ce qu’on ajoute simplement une nouvelle rustine administrative sur un problème devenu beaucoup plus profond et mondial ?
En France, on adore traiter les symptômes. C’est plus confortable que de regarder la maladie.
Pourquoi c’est important pour vos placements ?
Parce qu’on voit apparaître aujourd’hui le cocktail préféré des marchés compliqués : croissance IA euphorique d’un côté, inflation énergétique persistante de l’autre.
Les actions technologiques continuent de grimper grâce aux milliards investis dans l’intelligence artificielle. Mais derrière cette euphorie, le pétrole rappelle qu’une économie réelle existe encore. Et que quand l’énergie remonte durablement, les banques centrales deviennent immédiatement beaucoup moins détendues.
Le vrai sujet des prochaines semaines sera donc simple : les marchés peuvent-ils continuer à ignorer l’inflation pendant que le pétrole reste sous tension ?
Parce qu’à un moment, même l’IA ne peut pas remplacer une banque centrale. Et Jerome Powell n’est généralement pas connu pour son humour quand les prix repartent à la hausse.
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