L’économie, mode d’emploi #2 – Qui crée vraiment l’argent ?
On parle souvent d’argent comme d’une ressource rare, presque naturelle, qu’il faudrait aller chercher avant d’investir, produire ou embaucher. Pourtant, cette idée résiste mal à l’examen. Dans une économie moderne, la vraie limite n’est pas d’abord monétaire. Elle tient bien plus aux ressources réelles : le travail disponible, les compétences, l’énergie, les matériaux, les capacités industrielles et la productivité collective. Dès lors, une question s’impose : si les moyens techniques existent, pourquoi tant de projets utiles butent-ils encore sur un problème de financement ?
Cette interrogation n’a rien de théorique. Elle touche à la croissance, au logement, à la santé, à la transition énergétique et, plus largement, à notre capacité à investir dans l’avenir. Car derrière le mot « financement » se cache en réalité un sujet bien plus décisif : la création monétaire. Qui met la monnaie en circulation ? Les banques centrales ? Les banques commerciales ? Les États ? Et surtout, dans quelles conditions ?
Pour comprendre ce mécanisme, il faut d’abord sortir d’une confusion très répandue. L’argent que nous utilisons chaque jour n’est pas composé uniquement de billets et de pièces. Dans les faits, l’essentiel de la monnaie circule sous forme scripturale, c’est-à-dire sous la forme d’écritures sur les comptes bancaires. Notre économie vit donc largement à crédit, au sens technique du terme. Ce simple constat change déjà le regard.
Trois visions, une bataille intellectuelle
Depuis des décennies, les économistes ne s’accordent pas pleinement sur le rôle exact du système bancaire. Trois grandes approches se sont imposées.
La première présente les banques comme de simples intermédiaires. Dans cette lecture, elles collectent l’épargne des uns pour la prêter aux autres. L’image est intuitive, rassurante, et elle reste très présente dans le débat public. Elle suggère qu’avant de prêter, il faut d’abord disposer d’un stock préalable d’argent. Autrement dit, le crédit ne ferait que recycler une épargne déjà existante.
Cette représentation séduit parce qu’elle semble conforme au bon sens domestique. Dans un ménage, on ne peut pas dépenser durablement plus que ce que l’on possède ou ce que l’on a mis de côté. Mais une banque n’est pas un ménage. Son bilan obéit à une logique propre. Et surtout, cette première théorie explique mal un fait évident : la masse monétaire augmente au fil du temps. Si la banque ne faisait que redistribuer l’argent déjà présent, d’où viendrait cette expansion ?
La deuxième approche est celle des réserves fractionnaires
Elle reconnaît aux banques un rôle plus actif. Elles peuvent bien accorder des crédits, mais dans une limite fixée indirectement par la banque centrale, notamment à travers les réserves obligatoires. La logique est connue : un dépôt alimente des réserves, puis autorise des prêts, qui deviennent à leur tour des dépôts, puis de nouveaux prêts. Le système multiplierait ainsi la monnaie initialement injectée par la banque centrale.
Cette grille de lecture a longtemps dominé l’enseignement économique. Elle conserve un avantage : elle laisse penser que la banque centrale garde la main sur la quantité totale de monnaie. En théorie, tout reste ordonné. En pratique, cette vision se heurte à plusieurs limites. D’une part, les banques ne prêtent pas mécaniquement tout ce qu’elles pourraient prêter. D’autre part, plusieurs pays ont fonctionné ou fonctionnent sans réserves obligatoires strictes, sans que leur système bancaire cesse pour autant de créer du crédit. Enfin, cette théorie peine à rendre compte de la dynamique réelle des bilans bancaires.
La troisième approche, désormais de plus en plus reconnue, considère que les banques commerciales créent la monnaie lorsqu’elles accordent un crédit. C’est la thèse de la création monétaire par le crédit, parfois qualifiée de création ex nihilo. Le terme peut paraître excessif. Il ne signifie pas que la banque produit de la richesse réelle par magie. Il veut simplement dire que, lors de la signature d’un prêt, elle ne prélève pas nécessairement une somme déjà disponible dans un coffre pour la remettre à l’emprunteur. Elle inscrit une somme sur un compte et crée ainsi une nouvelle monnaie scripturale.
Ce qui se passe vraiment quand une banque prête
Prenons un exemple simple. Une entreprise obtient un prêt de 200 000 euros pour investir. Dans l’imaginaire collectif, la banque aurait pris ces 200 000 euros dans l’épargne de ses clients pour les transférer à l’entreprise. En réalité, le plus souvent, elle crédite le compte de l’emprunteur du montant accordé. Simultanément, elle enregistre à son actif une créance sur cette entreprise. Le prêt fait donc apparaître à la fois un actif et un passif dans le bilan bancaire.
Autrement dit, la monnaie est créée au moment du crédit. Elle n’existait pas sous cette forme sur le compte du client la minute précédente. Elle existe après signature. Voilà pourquoi l’on dit souvent que « les crédits font les dépôts », bien plus souvent que l’inverse.
Cette mécanique ne signifie pas que les banques peuvent tout faire sans contrainte. Elles restent encadrées par plusieurs freins très concrets. Elles doivent gérer leur liquidité, respecter des règles prudentielles, conserver suffisamment de fonds propres et, surtout, prêter à des emprunteurs qu’elles jugent solvables. Une banque ne crée pas de monnaie par générosité ; elle crée du crédit quand elle estime qu’elle sera remboursée et qu’elle pourra préserver sa rentabilité.
Le cœur du système est là. La monnaie ne dépend pas uniquement d’une décision verticale venue d’en haut. Elle naît aussi de la rencontre entre une demande de crédit, une politique bancaire et un cadre réglementaire.
Le rôle décisif, mais moins absolu, des banques centrales
Faut-il en conclure que les banques centrales ne servent à rien ? Évidemment non. Elles occupent une place stratégique, mais leur pouvoir est plus indirect qu’on ne l’imagine souvent.
D’abord, elles fournissent la monnaie centrale, celle qui sert au règlement entre banques et qui garantit le bon fonctionnement du système de paiement. Ensuite, elles fixent les taux directeurs, qui influencent le coût du refinancement et, par ricochet, le prix du crédit dans toute l’économie. Enfin, elles encadrent la stabilité financière avec les autorités de supervision.
Le point essentiel est le suivant : une banque centrale ne distribue pas, à elle seule, l’ensemble de la monnaie utilisée au quotidien par les ménages et les entreprises. Elle pilote l’environnement monétaire plus qu’elle ne verse directement l’argent dans chaque compte bancaire. Elle peut freiner ou encourager le crédit, mais elle ne décide pas seule du volume exact de monnaie scripturale qui sera créé demain.
Cette nuance change beaucoup de choses. Elle explique pourquoi une baisse des taux ne garantit pas automatiquement une forte reprise du crédit si les ménages hésitent à emprunter ou si les banques deviennent plus prudentes. Inversement, dans une phase d’euphorie, le crédit peut croître vite, alimentant les prix d’actifs et les déséquilibres financiers.
Une clé de lecture pour comprendre les crises
Cette manière de voir la monnaie éclaire aussi les crises financières. Si les banques ne sont pas de simples passe-plats entre épargnants et emprunteurs, alors leur comportement devient central. Quand elles financent massivement l’immobilier, la spéculation ou des actifs surévalués, elles ne se contentent pas d’accompagner une bulle. Elles contribuent à l’alimenter.
C’est précisément ce qui rend la régulation si importante. La question n’est pas seulement de savoir combien de monnaie est créée, mais où elle va. Un crédit qui finance une usine, une rénovation énergétique ou un investissement productif n’a pas les mêmes effets qu’un crédit qui nourrit une spirale spéculative sur des actifs déjà chers. Toute la difficulté de la politique économique tient dans cet arbitrage.
Dès lors, le vrai débat n’oppose pas seulement austérité et relance. Il porte sur l’orientation du crédit. Une économie peut manquer d’investissements utiles tout en connaissant une abondance de liquidités. C’est l’un des paradoxes majeurs de notre temps.
Repenser le financement des besoins collectifs
Cette lecture plus réaliste de la création monétaire oblige enfin à revoir certaines idées reçues. Non, tout projet utile n’est pas automatiquement réalisable. Il faut toujours des ressources réelles, du temps, de l’organisation et une bonne allocation du capital. Mais non, l’argument du « il n’y a pas d’argent » ne suffit pas à lui seul à clore le débat.
Dans une économie développée, la monnaie peut être créée. La vraie question devient donc : pour quoi faire, par qui, et sous quelles garanties ? Faut-il continuer à laisser l’essentiel de la création monétaire dépendre des critères du crédit bancaire privé ? Comment mieux orienter cette capacité vers le logement, l’innovation, la réindustrialisation ou la transition écologique ? Et jusqu’où les banques centrales doivent-elles intervenir lorsque le système se grippe ?
Ces questions ne relèvent plus du cercle fermé des spécialistes. Elles concernent désormais tout épargnant, tout entrepreneur et tout décideur public. Car derrière la monnaie, il y a une vision de l’économie. Soit l’on considère l’argent comme une denrée rare, extérieure à l’activité, qu’il faudrait seulement répartir. Soit l’on admet qu’il s’agit d’une institution sociale, créée dans un cadre précis, et dont l’usage doit être pensé avec sérieux.
La différence est majeure. Dans le premier cas, on subit. Dans le second, on arbitre.
Le point à retenir
La monnaie moderne n’est pas seulement imprimée par les banques centrales. Elle est largement créée par les banques commerciales lorsqu’elles accordent des crédits. Les banques centrales gardent un rôle fondamental de pilotage, de refinancement et de stabilisation, mais elles ne déterminent pas seules, à chaque instant, toute la masse monétaire. Comprendre cela, c’est mieux lire les cycles économiques, les crises financières et les choix d’investissement qui façonneront les prochaines années.
Nous évoquerons la houleuse question de la dette, dans notre prochain article de notre série : L’économie, mode d’emploi.
