Les frappes menées en Iran ont remis une vieille angoisse au centre du jeu économique mondial : celle d’un choc pétrolier venu du Golfe. Pour les marchés, la question n’est pas seulement géopolitique. Elle est aussi très concrète. Jusqu’où le brut peut-il monter ? Combien de temps la hausse peut-elle durer ? Et surtout, à partir de quel moment un regain de tension militaire se transforme-t-il en menace directe pour la croissance, l’inflation et le pouvoir d’achat ? Goldman Sachs a replacé ce débat au cœur de son analyse début mars 2026, en rappelant que le point névralgique reste le détroit d’Ormuz, passage obligé d’une part majeure des flux mondiaux d’hydrocarbures.
Ce goulet maritime concentre à lui seul une partie décisive du risque. D’après Goldman Sachs Research, environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié transitent normalement par cette zone. Autrement dit, la tension au Proche-Orient ne devient réellement explosive pour les marchés que si elle perturbe les routes maritimes, les chargements ou les exportations de la région. Tant que le conflit reste contenu et que les tankers circulent, le marché peut absorber une partie du choc. Mais si les flux ralentissent, même brièvement, la prime de risque grimpe très vite.
C’est précisément ce que l’on observe depuis le début de l’escalade. Les investisseurs n’achètent pas seulement du pétrole au prix de l’offre et de la demande du moment. Ils paient aussi une assurance contre le pire. Goldman Sachs estimait au 3 mars qu’environ 14 dollars par baril relevaient déjà de cette prime de risque liée au conflit. Ce chiffre est loin d’être anodin. Il signifie que le marché ne réagit pas uniquement à une pénurie avérée, mais à la possibilité d’une rupture plus durable des approvisionnements. En clair, la peur a désormais un prix.
Pour comprendre ce mécanisme, il faut revenir à la logique du marché pétrolier.
Le brut réagit moins aux événements eux-mêmes qu’à leur durée probable. Une frappe spectaculaire peut faire bondir les cours en séance. Pourtant, si les opérateurs se convainquent que les installations n’ont pas été durablement touchées et que les cargaisons continuent de partir, la hausse se tasse rapidement. À l’inverse, un incident plus discret mais prolongé sur la navigation, l’assurance maritime ou les infrastructures d’exportation peut entretenir une tension bien plus persistante. C’est la raison pour laquelle l’hypothèse d’un blocage du détroit d’Ormuz fascine autant les marchés : elle ne menace pas seulement quelques champs pétroliers, elle fragilise une artère vitale du commerce énergétique mondial.
Les scénarios publiés par Goldman Sachs donnent d’ailleurs un ordre de grandeur utile. Dans le cas d’une fermeture totale d’un mois, sans mécanisme compensateur, la banque évoque un surcroît de prix d’environ 15 dollars par baril. Si les capacités de contournement disponibles sont mobilisées, l’impact tomberait plutôt autour de 12 dollars. Et si, en plus, des réserves stratégiques étaient relâchées à hauteur de 2 millions de barils par jour pendant un mois, la hausse serait ramenée vers 10 dollars. Dans un scénario plus modéré, avec une perturbation de 50 % des flux pendant un mois et un usage maximal des capacités de dérivation existantes, l’effet serait d’environ 4 dollars par baril. Ces chiffres montrent une chose simple : le marché n’est pas sans défense, mais il n’est pas non plus protégé contre un choc prolongé.
Le rôle de l’Iran dans cette équation mérite aussi d’être rappelé.
En 2025, le pays produisait environ 3,5 millions de barils par jour de brut, auxquels s’ajoutaient 0,8 million de barils par jour de condensats, soit près de 4 % de l’offre mondiale de pétrole selon Goldman Sachs. Ses exportations comptaient également dans l’équilibre régional, avec 1,7 million de barils par jour de brut et condensats en moyenne, plus des produits raffinés et des liquides de gaz naturel. Le sujet dépasse donc largement la seule production iranienne. Ce qui inquiète vraiment les investisseurs, c’est l’effet domino potentiel sur l’Arabie saoudite, l’Irak, les Émirats arabes unis et, au bout de la chaîne, sur l’Asie et l’Europe, grandes zones importatrices.
La bonne nouvelle, si l’on peut employer ce terme, tient dans l’existence de capacités de repli. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’environ 4,2 millions de barils par jour pourraient être redirigés grâce à des capacités de pipelines non pleinement utilisées. Cela réduit le risque d’un arrêt absolu. Mais la marge reste insuffisante face à une fermeture complète du détroit. Goldman Sachs rappelle ainsi qu’un blocage total laisserait malgré tout près de 16 millions de barils par jour exposés.
À cette échelle, les réserves stratégiques et les reroutages logistiques ne font qu’amortir le choc ; ils ne l’annulent pas.
L’autre point souvent sous-estimé concerne le gaz. Le débat public se concentre généralement sur le baril, alors que le marché gazier européen pourrait lui aussi subir une secousse majeure. Goldman Sachs souligne qu’environ 80 millions de tonnes annuelles de GNL, soit près de 19 % de l’offre mondiale, transitent habituellement par le détroit d’Ormuz. Dans l’hypothèse d’un arrêt complet de ces flux pendant un mois, le prix du gaz néerlandais TTF pourrait approcher 74 euros par MWh. Et dans un scénario plus long, au-delà de deux mois, il pourrait dépasser 100 euros par MWh. Pour l’Europe, le sujet n’a donc rien de théorique. Une crise prolongée dans le Golfe se transmettrait rapidement aux factures d’énergie, à l’industrie et à l’inflation importée.
C’est ici que le risque pétrolier devient un risque macroéconomique.
Reuters rapportait le 5 mars qu’un passage temporaire du pétrole à 100 dollars le baril pourrait retrancher environ 0,4 point de croissance mondiale, selon des analystes de Goldman Sachs. Le seuil psychologique des 100 dollars n’a rien de magique, mais il agit comme un accélérateur de tension sur toute la chaîne : transport, logistique, carburants, chimie, agriculture, puis consommation. Les banques centrales s’en trouvent immédiatement compliquées. Une énergie plus chère alimente l’inflation au moment même où plusieurs économies espéraient assouplir leur politique monétaire. Autrement dit, un choc géopolitique local peut vite produire un effet global sur les taux, les devises et l’investissement.
Pour les ménages, la mécanique est connue. Quand l’énergie remonte, l’arbitrage budgétaire se resserre. Le plein coûte davantage, le transport des marchandises augmente, certains produits du quotidien suivent, et la confiance recule. Pour les entreprises, l’impact dépend du secteur. Les compagnies aériennes, l’industrie lourde, les transporteurs ou les acteurs très dépendants des intrants énergétiques sont les premiers exposés. À l’inverse, les groupes pétroliers, parapétroliers ou certains producteurs d’énergie profitent souvent d’un environnement de prix plus élevés. Les marchés financiers traduisent d’ailleurs déjà ces divergences sectorielles, avec des tensions visibles sur les actions sensibles au coût du carburant et une meilleure tenue des valeurs liées à l’énergie.
Faut-il pour autant céder au scénario catastrophe ?
Pas nécessairement. L’histoire des chocs géopolitiques sur le pétrole invite à la prudence, mais aussi à la nuance. Goldman Sachs rappelle que les flambées de prix provoquées par des crises géopolitiques ou des ruptures temporaires d’approvisionnement peuvent être brèves. En 2025 déjà, le Brent était monté des environs de 65 dollars début juin vers le bas des 80 dollars après des frappes sur des installations iraniennes, avant de corriger lorsque le marché avait repris confiance dans la continuité réelle de l’offre. Le message est clair : le pétrole peut sur-réagir à la peur, puis se normaliser si le risque logistique ne se matérialise pas.
C’est donc moins l’intensité militaire immédiate que la durée de la désorganisation qui fera la différence. Si les flux énergétiques continuent, la prime de risque peut finir par s’éroder. En revanche, si les assurances maritimes flambent, si les routes se compliquent, si les tankers évitent certaines zones ou si les États du Golfe doivent réduire leurs expéditions, alors le marché entrera dans un autre régime.
Ce basculement ne se mesurerait pas seulement au baril de Brent.
Il se lirait aussi dans le gaz européen, les coûts de fret, les anticipations d’inflation et la nervosité des marchés obligataires.
Au fond, la crise iranienne rappelle une vérité que les marchés oublient souvent lorsque les prix se détendent : l’énergie reste le premier amplificateur géopolitique de l’économie mondiale. Un conflit régional ne déclenche pas automatiquement une crise globale. Mais lorsqu’il touche un nœud logistique aussi stratégique que le détroit d’Ormuz, il change de nature. Le sujet n’est plus seulement militaire. Il devient monétaire, commercial, budgétaire et patrimonial. Pour les investisseurs comme pour les particuliers, la vraie question n’est donc pas de savoir si le pétrole peut monter encore un peu. Elle consiste à mesurer combien de temps le monde peut supporter une tension durable sur ses artères énergétiques.
