Les déficits de nos retraites vont être revus. Pas d’un cheveu, mais d’un cran. Le prochain cadrage du Conseil d’orientation des retraites, attendu dans les semaines à venir, s’annonce plus sévère que les précédents. Cette révision ne sort pas de nulle part. Elle résulte d’un cocktail de facteurs démographiques, économiques et réglementaires qui, mis bout à bout, modifient le profil financier du système par répartition. Comprendre ces ressorts est essentiel pour les épargnants comme pour les décideurs, car ils conditionnent à la fois les futures lois et les choix patrimoniaux des ménages.
Les déficits de nos retraites vont être revus. Pas d’un cheveu, mais d’un cran. Le prochain cadrage du Conseil d’orientation des retraites, attendu dans les semaines à venir, s’annonce plus sévère que les précédents. Cette révision ne sort pas de nulle part. Elle résulte d’un cocktail de facteurs démographiques, économiques et réglementaires qui, mis bout à bout, modifient le profil financier du système par répartition. Comprendre ces ressorts est essentiel pour les épargnants comme pour les décideurs, car ils conditionnent à la fois les futures lois et les choix patrimoniaux des ménages.
D’abord, rappelons la logique. Les projections du système reposent sur des hypothèses de long terme relatives à la démographie, à la productivité, à l’emploi et à l’inflation. Elles fixent un scénario « central » puis testent des variantes. Dans son rapport 2025, le COR décrivait déjà un système « durablement en besoin de financement » avec un déficit modeste à l’horizon 2030, mais non négligeable à l’horizon 2070, dans un contexte de dépenses de retraites relativement stables autour de 14 % du PIB. Ce message, nuancé, articulait deux réalités : le système ne déraille pas, mais il ne s’équilibre pas spontanément.
Pourquoi, alors, une révision significative maintenant ? Trois blocs d’explications se dégagent. Le premier tient à la démographie. La fécondité française a reculé depuis la pandémie. Les dernières observations de l’Insee suggèrent une natalité plus faible et un vieillissement plus rapide qu’anticipé en 2021. Moins de naissances aujourd’hui, c’est moins d’actifs demain, donc un ratio cotisants/retraités moins favorable. Ajoutez à cela une espérance de vie qui continue de progresser, et vous obtenez une charge des pensions plus longue à financer. Le COR a rappelé que ses trajectoires restent très sensibles à ces hypothèses démographiques. Une petite variation de fécondité ou de migration nette pèse lourd sur 30 à 40 ans.
Le deuxième bloc relève de l’économie réelle.
La productivité horaire, grande oubliée du débat public, pèse en silence sur les ressources du système. Dans ses exercices précédents, le COR examinait des hypothèses de productivité à long terme s’étageant autour de 1 % par an avec une convergence lente. Le constat conjoncturel reste moins flatteur : la France sort d’un cycle où la productivité a été chahutée, entre chocs énergétiques et recomposition sectorielle. Des hypothèses plus prudentes sur la productivité potentialisent mécaniquement moins de salaires, donc moins de cotisations. Dans la même veine, si le chômage ne descend pas durablement vers son plancher de 5–6 % et stagne plutôt autour de 7 %, l’assiette des cotisations progresse moins vite. Ce cadre macro, moins porteur, alimente la révision.
Troisième bloc : la mécanique des règles. L’indexation des pensions s’opère principalement sur les prix, tandis que les salaires, eux, suivent les prix et la productivité. Quand la productivité marque le pas, l’écart se réduit et les recettes n’accélèrent plus que les dépenses. À court terme, l’inflation a augmenté le niveau des pensions via des revalorisations, ce qui a creusé le solde. À moyen terme, si l’inflation retombe mais que les salaires réels ne redécollent pas franchement, on ne regagne pas le terrain perdu côté cotisations. Les arbitrages opérés en 2023 lors de la réforme — report de l’âge légal, accélération de la durée de cotisation, mesures d’emploi des seniors — ont bel et bien réduit le déficit attendu au début de la décennie 2030. Toutefois, ils ne suffisent pas à garantir l’équilibre de longue durée si les paramètres macro deviennent moins favorables.
Des éléments chiffrés, ensuite. Lorsque le COR a publié son rapport annuel 2025, il estimait un besoin de financement très limité autour de 0,2 % du PIB vers 2030, contre 0,4 % attendu un an plus tôt, essentiellement en raison des effets graduels de la réforme. En revanche, pour 2070, le besoin restait proche de 1,4 % du PIB dans le scénario central. La nouveauté qui s’annonce tient au fait que plusieurs hypothèses structurantes vont être recalées plus bas, notamment sur la productivité de long terme. Des sources concordantes indiquent qu’avec des hypothèses de productivité réduites, le ratio dépenses/PIB ne baisserait plus, ce qui rendrait la trajectoire de déficit moins favorable que celle publiée en 2025.
Faut-il s’en alarmer ?
Pas nécessairement. Il faut d’abord distinguer deux messages. D’un côté, la France consacre déjà près de 14 % de sa richesse aux retraites, un niveau élevé en comparaison internationale mais stabilisé. De l’autre, un déficit même « contenu » doit être financé année après année. Le rapport coûts-bénéfices ne se résume pas à un chiffre agrégé. Il oblige à réfléchir aux leviers : recettes, dépenses, emploi, productivité, gouvernance.
Sur les recettes, plusieurs voies existent. L’élargissement de l’assiette par le travail demeure la plus vertueuse. Chaque point de taux d’emploi des 55–64 ans gagne doublement : plus de cotisations, moins de pensions liquidées. La France progresse, mais reste en retrait par rapport aux pays nordiques. Des politiques ciblées — formation, prévention de l’usure professionnelle, aménagement des fins de carrière — peuvent produire des effets rapides à condition d’un pilotage fin et d’une évaluation suivie. Les débats récurrents sur les hausses de taux de cotisation ne doivent pas être caricaturés. Un relèvement même modeste a un rapport rendement/coût qu’il faut mettre en regard du besoin réel et de la compétitivité. À l’inverse, une trajectoire d’allègement « tous azimuts » des charges pèserait sur la soutenabilité du système.
Sur les dépenses, le débat public revient souvent à l’indexation. Faut-il basculer vers une indexation partiellement salariale pour préserver le niveau relatif des pensions, au risque d’augmenter le besoin de financement ? Ou, à l’inverse, faut-il acter une indexation plus lente, ce qui corrige le solde mais pèse sur le pouvoir d’achat des retraités modestes ? Le calibrage des minima contributifs, les règles de surcote et décote, ou l’articulation avec les régimes complémentaires comme l’Agirc-Arrco restent des variables d’ajustement. Là encore, tout est affaire de dosage et de justice sociale.
Le levier macroéconomique pèse tout autant.
Une croissance potentielle un peu plus élevée, par le haut de bilan (investissement productif, innovation, qualité de l’emploi), rend tous les arbitrages moins douloureux. Elle ne se décrète pas, mais se travaille : simplification, éducation, recherche, sobriété énergétique efficace. Le système de retraite n’est pas isolé du reste de l’économie. Il en est la caisse de résonance.
Il faut aussi parler du « dénominateur » : le PIB. Quand l’inflation élève nominalement le PIB, elle peut temporiser le ratio dépenses/PIB si les dépenses n’accélèrent pas autant. Inversement, une inflation retombée et une croissance réelle modeste dégradent le tableau. C’est pourquoi les projections expriment souvent les dépenses et les soldes en points de PIB et non en euros courants. Les années récentes nous ont rappelé que les chocs de prix et d’énergie pouvaient reconfigurer les trajectoires. La prudence commande donc d’actualiser régulièrement les hypothèses et de rester lisible dans le pilotage.
Côté gouvernance, l’enjeu est la crédibilité. La méthode employée par le COR — scénarios transparents, hypothèses explicites — offre une base commune au débat public. Les décideurs doivent s’y tenir. Les révisions attendues ne sont pas un « coup de théâtre », mais une mise à jour méthodique au vu d’informations nouvelles. Elles ont toutefois un effet politique clair : elles rouvrent des marges de discussion sur l’équilibre entre les efforts demandés aux actifs, aux entreprises et aux retraités.
Que faire, concrètement, pour un ménage qui prépare sa retraite ? La première règle est d’anticiper. La réforme de 2023 a déjà décalé les repères. D’autres ajustements ne sont pas exclus dans la décennie. Il est prudent de bâtir un coussin d’épargne long, diversifié et fiscalement efficient, pour compléter une pension publique plus incertaine en niveau relatif. Les enveloppes comme l’assurance-vie ou le PER offrent des leviers adaptés, à condition de les articuler avec son horizon, sa fiscalité et sa tolérance au risque. Un plan patrimonial vivant, mis à jour tous les deux ou trois ans, reste la meilleure protection contre l’aléa réglementaire.
Deuxième règle : miser sur l’employabilité.
Un actif qui peut prolonger de quelques trimestres sur un poste de qualité, sans dégradation de santé, accroît sensiblement sa pension. Les dispositifs de cumul emploi-retraite, désormais plus fluides, peuvent intéresser les profils qualifiés. Un accompagnement RH bien mené, un temps partiel de fin de carrière, une reconversion légère, parfois suffisent à franchir la marche.
Troisième règle : arbitrer ses risques. L’immobilier résidentiel a longtemps fait office de retraite par défaut. Il garde des atouts, mais son rendement net se compresse, et sa liquidité reste cyclique. Une allocation équilibrée intègre des actifs financiers producteurs de revenus — obligations d’entreprises de bonne qualité, dividendes durables, immobilier coté — et une part de croissance via des fonds actions diversifiés. Les périodes de volatilité doivent être vues comme des opportunités d’entrées progressives, pas comme des signaux de sortie paniquée.
Qu’en est-il de la justice intergénérationnelle ? Elle ne se résume pas à un bras de fer entre actifs et retraités. L’objectif doit être double : garantir un niveau de vie décent aux aînés et ne pas écraser les années actives d’un fardeau improductif. Pour cela, il faut cibler mieux. Les retraités les plus modestes doivent rester protégés par des minima contributifs solides et des compléments comme l’ASPA. À l’autre extrémité, un cadre plus contributif sur les très hautes pensions peut être discuté sans fragiliser la base. Enfin, la lutte contre les trappes à inactivité et l’optimisation de l’assurance chômage sont des politiques « amies » du système de retraite : plus d’emplois durables, ce sont des retraites plus sûres.
Reste la politique budgétaire. La France doit réduire son déficit public global. Le pilotage des retraites ne peut ignorer cette contrainte. Mais chercher l’équilibre des retraites au prix d’un ralentissement durable de l’économie serait contre-productif. L’arbitrage optimal est graduel : crédibiliser la trajectoire par des mesures ciblées et une gouvernance claire, tout en soutenant l’offre et l’investissement pour relever la productivité potentielle. Ce chemin exige de la constance.
Que retenir en un mot ?
Les chiffres vont être revus. Ils le seront à la baisse pour la productivité, et donc à la hausse pour le besoin de financement. Le système ne s’effondre pas, mais son équilibre s’éloigne s’il ne bénéficie pas d’un meilleur environnement macroéconomique. La décision publique devra trancher entre plusieurs curseurs — emploi des seniors, indexation, recettes — en expliquant les effets distributifs de chaque option. Les ménages, eux, ont tout intérêt à ne pas attendre la prochaine révision pour sécuriser leur trajectoire.
La période qui s’ouvre sera décisive. Les nouvelles hypothèses, plus réalistes, valent mieux que des promesses illusoires. Si la croissance de la productivité reste atone, le système n’atteindra pas l’équilibre sans ajustements. Si elle redémarre, l’effort sera allégé. Dans les deux cas, une ligne claire s’impose : un pilotage fondé sur des données, des mesures lisibles et une vision de long terme qui redonne confiance.
