À trois semaines du scrutin, l’IA s’impose déjà dans 77 % des collectivités de plus de 3 500 habitants. Management, budget, délégation, stratégie : si l’intelligence artificielle prend en charge ce que faisait hier un état-major municipal, faut-il encore autant d’agents, d’adjoints… et de maires ?
Le 15 mars prochain, près de 49 millions d’électeurs français sont appelés à renouveler les 34 875 conseils municipaux du pays. Un rituel démocratique ancré dans la vie de la République, au cours duquel le maire — l’élu préféré des Français avec 60 % d’opinions favorables — sera reconduit ou remplacé. Pourtant, derrière cette liturgie électorale, une révolution silencieuse est en marche. L’intelligence artificielle, déjà omniprésente dans les multinationales où elle pilote la prise de décision, optimise les chaînes logistiques et manage des équipes entières d’agents numériques, frappe désormais aux portes des mairies. Et la question, brutale mais légitime, mérite d’être posée : dans un monde où l’IA est capable de gérer le budget d’une entreprise du CAC 40, le maire présente-t-il encore un intérêt opérationnel dans la gestion quotidienne d’une commune ?
L’IA dans les collectivités : de l’expérimentation à l’industrialisation
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le baromètre de l’Observatoire Data Publica 2025, 77 % des collectivités de plus de 3 500 habitants ont déjà mis en œuvre un projet d’IA ou prévoient de le faire dans l’année. En 2024, elles n’étaient que 51 %, et seulement 21 % en 2022. L’accélération est vertigineuse. Les régions sont en pointe : 75 % ont déjà engagé des projets, suivies par les métropoles (62 %). Mais le fait nouveau, c’est l’arrivée massive des communes de taille modeste dans cette dynamique : pour la première fois, 14 % des communes de 3 500 à 10 000 habitants ont lancé des projets IA, contre zéro dans l’enquête de 2023.
Les usages sont désormais concrets et mesurables. À Cannes, la municipalité a déployé dès septembre 2024 plusieurs solutions d’IA générative couvrant onze cas d’usage : rédaction automatisée de délibérations, analyse d’offres de marchés publics, traduction de documents, retranscription de réunions ou encore veille juridique.
David Lisnard, maire de Cannes et président de l’Association des maires de France, résume : l’IA représente désormais une nécessité pour optimiser la gestion des collectivités, tant sur le plan financier qu’écologique et managérial.
À Suresnes, les comptes rendus de réunion sont déjà entièrement produits par l’IA. À Plaisir, dans les Yvelines, un assistant conversationnel intelligent répond aux administrés 24 heures sur 24. À Saint-Savin, commune de 4 175 habitants en Isère, un algorithme prédictif détecte les fuites du réseau d’eau. À Est Ensemble, en Seine-Saint-Denis, l’IA trie et analyse automatiquement les dossiers d’appels d’offres.
Même les communes rurales s’emparent du sujet. À Saulon-la-Chapelle, en Côte-d’Or, le maire Pascal Bortot utilise déjà l’IA pour la rédaction de comptes rendus, la collecte d’informations et la mise en valeur des photos communales. À La Haye, en Seine-Maritime, Jean-Marc Gaillon, reconnu comme expert du sujet, a expérimenté l’IA pour la rédaction des délibérations municipales. Un usage reproductible partout. Selon une étude Public First, 53 % des agents du service public utilisent déjà des outils d’IA, dont 15 % au quotidien.
59,4 milliards d’euros : le coût d’un système à bout de souffle
Pour mesurer l’ampleur du sujet, il faut d’abord regarder la facture. La masse salariale des communes et de leurs groupements s’élève en 2024 à 59,4 milliards d’euros, cotisations employeurs incluses, soit 28,8 % des dépenses totales des administrations publiques locales. Les communes emploient à elles seules un million de personnes. Le salaire net moyen d’un agent territorial atteint 2 254 euros par mois, un chiffre en recul de 0,9 % en euros constants en 2023, grignoté par l’inflation. Le coût de gestion d’un agent par les ressources humaines mutualisées du bloc communal s’établit autour de 1 841 euros par an.
L’exemple parisien illustre l’échelle du phénomène : avec 52 000 agents municipaux et une masse salariale de 2,8 milliards d’euros par an, les dépenses de personnel représentent près de la moitié du budget de la ville. Parallèlement, la démocratie locale traverse une crise existentielle. Selon l’étude du CEVIPOF et de l’AMF publiée en juin 2025, 2 189 maires ont démissionné entre juillet 2020 et mars 2025, soit plus d’une démission par jour. Le nombre annuel de démissions a été multiplié par quatre en trois mandats. L’année 2023 a vu un pic historique de 613 départs. Les tensions au sein des conseils municipaux constituent la première cause de démission (31 % des cas), suivies des passations anticipées liées à l’âge et des problèmes de santé.
Ce double constat — coût colossal de la machine municipale et épuisement de ceux qui la pilotent — pose la question autrement : et si l’IA n’était pas seulement un outil d’optimisation, mais une refondation structurelle de la gouvernance locale ?
Ce que l’IA sait déjà faire mieux qu’un état-major municipal
Si l’on décompose les fonctions traditionnelles d’une équipe municipale, la capacité de substitution de l’IA est déjà impressionnante. Passons en revue les principaux postes de dépense et de décision.
Gestion budgétaire et financière. L’IA excèle déjà dans la prévision budgétaire, l’analyse des écarts entre recettes et dépenses, et l’optimisation de l’allocation des ressources. Dans le privé, selon McKinsey, les entreprises qui déploient l’IA stratégiquement enregistrent des gains de productivité de 20 à 40 % sur leurs processus clés. Transposé à une direction des finances municipale, cela représenterait une réduction considérable des besoins en personnel dédié à la comptabilité, au contrôle de gestion et au reporting. L’IA ne négocie pas de prime de fin d’année ; elle ne fait pas grève ; elle ne commet pas d’erreur de saisie.
Administration générale et relation aux usagers. Les chatbots municipaux répondent déjà 24 heures sur 24 aux questions récurrentes des administrés : horaires d’ouverture, état civil, démarches administratives. La gestion dématérialisée du courrier, comme à Poissy avec la solution FAST-Courrier de Docaposte, réduit drastiquement les besoins en agents d’accueil et de tri. La rédaction automatisée des actes administratifs et l’anonymisation des données sensibles, déployées à Longjumeau, sont opérationnelles. Parmi les projets IA des collectivités, 29 % concernent déjà la gestion administrative et 11 % la relation usager, soit 40 % du total des projets engagés.
Marchés publics et commande publique. L’analyse automatisée des appels d’offres, déjà testée à Cannes et à Est Ensemble, permet de traiter en quelques minutes ce qui mobilisait des agents pendant des jours. L’IA identifie les anomalies, compare les offres, vérifie la conformité réglementaire sans biais cognitif ni fatigue.
Prise de décision stratégique.
Selon Gartner, 65 % des décisions stratégiques en entreprise intègreront de l’analyse prédictive d’ici fin 2025. L’IA est capable de simuler des scénarios budgétaires, d’anticiper les flux de population, d’optimiser les plans d’urbanisme, de prévoir les besoins en infrastructures scolaires ou de transport. Elle le fait sans idéologie, sans conflit d’intérêts, sans allégeance partisane. Une décision fondée sur les données plutôt que sur les sondages d’opinion : voilà ce que propose l’IA à la gouvernance locale.
Management des équipes et ressources humaines. L’IA décisionnelle appliquée aux RH permet déjà d’identifier les compétences internes, de prévoir le risque de turnover, d’adapter les plans de formation. À l’échelle d’une mairie, où la sous-dotation en ingénierie est identifiée comme un facteur majeur de démission des maires — particulièrement dans les communes de 1 000 à 3 500 habitants —, l’IA pourrait compenser une partie du déficit de compétences techniques qui épuise les élus.
Chiffrer le potentiel : projection d’économies sur un schéma IA
Si l’on applique aux collectivités les ratios d’optimisation observés dans le privé, les économies potentielles sont considérables.
| Poste de dépense | Réduction estimée via IA | Économie nationale potentielle |
| Administration générale | 30 à 40 % | 5 à 7 Md€ |
| Comptabilité / finances | 40 à 50 % | 2 à 3 Md€ |
| Accueil / relation usagers | 50 à 60 % | 3 à 4 Md€ |
| Marchés publics | 30 à 40 % | 1 à 2 Md€ |
| RH / gestion du personnel | 25 à 35 % | 1 à 1,5 Md€ |
| TOTAL estimé | — | 12 à 17,5 Md€ |
Sources : estimations de l’auteur sur la base des ratios McKinsey (20-40 % de gains de productivité via l’IA), appliqués à la masse salariale communale de 59,4 Md€. La fourchette basse intègre les postes non substituables (terrain, sécurité, petite enfance).
Entre 12 et 17,5 milliards d’euros d’économies potentielles sur les seuls postes administratifs : le chiffre est vertigineux. Il ne s’agit évidemment pas de supprimer la totalité des agents concernés, mais de reconfigurer les organigrammes pour concentrer les ressources humaines là où elles sont irremplaçables : le contact direct avec les citoyens vulnérables, la médiation sociale, l’intervention de terrain.
Le maire : irremplaçable ou irréformable ?
Posons la question sans faux-semblant. L’IA ne vote pas, ne serre pas de mains sur le marché, ne console pas la veuve et l’orphelin. Le facteur humain reste essentiel dans la représentation politique, la médiation des conflits de voisinage, l’incarnation d’un projet collectif. Le maire, en France, est bien plus qu’un gestionnaire : il est le visage de la communauté, l’agent de l’État au plus près des citoyens, le garant de l’ordre public, l’officier d’état civil.
Mais combien de ces fonctions sont-elles encore exercées personnellement par le maire ? La réalité du mandat est bien différente du mythe. Le maire d’aujourd’hui passe l’essentiel de son temps en réunions de commissions, en validation de parapheurs, en arbitrages budgétaires, en négociations avec la préfecture et les intercommunalités. Ce sont précisément ces tâches — chronophages, techniques, répétitives — que l’IA peut absorber. Le paradoxe est saisissant : en libérant le maire de la bureaucratie, l’IA pourrait lui redonner sa véritable fonction : être présent, écouter, décider sur l’essentiel.
Le problème, c’est que cette libération rendrait également visibles les postes devenus obsolètes. Quand l’IA rédige les délibérations, analyse les marchés publics, gère le courrier et répond aux administrés, quelle est la justification du maintien d’un directeur général des services à temps plein, de trois rédacteurs administratifs, de deux agents d’accueil et d’un chargé de communication dans une commune de 5 000 habitants ? La question est politiquement inflammable, mais elle est mathématiquement imparable.
L’avantage décisif de l’IA : zéro idéologie, zéro conflit d’intérêts
L’un des arguments les plus puissants en faveur d’une gouvernance assistée par l’IA tient à ce que l’intelligence artificielle ne possède pas : une idéologie. Elle ne privilégie pas un quartier parce que c’est un réservoir électoral. Elle ne retarde pas un projet d’équipement pour des raisons de clientélisme. Elle ne favorise pas une entreprise amie dans l’attribution d’un marché public. Elle ne recrute pas le cousin du premier adjoint au service des espaces verts.
Dans un pays où la Commission nationale des comptes de campagne s’inquiète, à quelques semaines des municipales, des risques de corruption liés au narcotrafic pesant sur les scrutins, l’objectivité algorithmique n’est pas un luxe : c’est une nécessité démocratique. L’IA décisionnelle offre une traçabilité complète : chaque décision est documentée, les sources de données utilisées sont identifiées, les alternatives écartées sont consignées. C’est la transparence absolue, l’anti-thèse de l’opacité qui caractérise trop souvent la décision municipale.
La trajectoire budgétaire d’une commune gérée avec l’appui de l’IA serait précise, formelle, vérifiable. Fini les budgets primitifs construits sur des hypothèses politiques plutôt que mathématiques. Fini les décisions d’investissement dictées par le calendrier électoral. L’IA ne prépare pas sa réélection : elle optimise le service rendu au citoyen.
Les obstacles (très temporaires) : souveraineté, RGPD et acceptabilité sociale
Le tableau ne serait pas honnête sans ses zones d’ombre. Le déploiement massif de l’IA dans les collectivités soulève des enjeux considérables. Le premier est la souveraineté numérique : 91 % des Français exigent que les données publiques soient hébergées en France ou dans l’Union européenne. L’utilisation de solutions américaines ou chinoises pour gérer l’état civil ou les marchés publics d’une commune française n’est tout simplement pas acceptable. Cela suppose le développement accéléré de solutions souveraines, certifiées SecNumCloud, conformes au RGPD.
Le deuxième obstacle est le déficit de compétences. Soixante pour cent des collectivités expriment un besoin massif de formation à l’IA. On ne remplace pas des agents par des algorithmes sans accompagner la transition. L’IA agentique — ces systèmes autonomes capables d’observer, de raisonner et d’agir — nécessite des managers d’un type nouveau, capables d’orchestrer des équipes mixtes humains-machines. Comme le souligne l’étude Deloitte, le déficit de compétences en IA est aujourd’hui perçu comme le principal obstacle à son intégration.
Enfin, l’acceptabilité sociale. Supprimer des postes de fonctionnaires territoriaux, même devenus obsolètes, est un acte politique majeur dans un pays où la fonction publique territoriale emploie près de deux millions de personnes. L’équation est pourtant limpide : chaque euro économisé sur un poste administratif automatisé est un euro réinvestissable dans l’éducation, la transition écologique, la rénovation énergétique ou le pouvoir d’achat des contribuables.
La mairie de demain : un maire augmenté, moins d’agents, plus de service
La réponse à la question initiale est nuancée, mais sa direction est claire. Le maire reste indispensable comme incarnation démocratique, arbitre politique et représentant de la communauté. Mais son état-major doit être radicalement repensé. La mairie de 2032 pourrait fonctionner avec un tiers d’agents administratifs en moins, tout en offrant un service public supérieur : disponible en permanence, personnalisé, réactif, traçable.
Le modèle pourrait s’articuler autour de trois piliers. D’abord, un noyau dur d’agents de terrain irremplaçables : policiers municipaux, agents techniques, professionnels de la petite enfance, travailleurs sociaux. Ensuite, une plateforme IA souveraine gérant l’administration courante : courrier, délibérations, budget, état civil, relation usagers. Enfin, un maire « augmenté », doté d’outils d’aide à la décision en temps réel, libéré de la paperasse pour se consacrer à ce qu’aucune machine ne sait faire : donner du sens, trancher entre des valeurs contradictoires, incarner un projet.
David Lisnard, à Cannes, l’a parfaitement compris. Il ne s’agit pas d’opposer l’humain et la machine, mais de mettre la machine au service de l’humain pour que celui-ci retrouve sa place : au cœur de la cité, pas derrière un bureau.
Le vrai enjeu du 15 mars
Les électeurs qui se rendront aux urnes dans trois semaines ne voteront pas seulement pour un maire. Ils voteront, sans le savoir, pour ou contre la dernière génération de mairies analogiques. Car la vague de l’IA est irréversible. La seule question est de savoir si la France organisera cette transformation de manière ordonnée, équitable et souveraine, ou si elle la subira dans le désordre, comme elle a subi la décentralisation, la métropolisation et la dématérialisation.
Les candidats aux municipales de 2026 qui intègreront l’IA dans leur programme ne seront pas des futuristes : ils seront simplement lucides. Ceux qui l’ignoreront condamnent leur commune à dépenser plus pour servir moins. Dans un pays où 2 189 maires ont jeté l’éponge en un seul mandat, il est temps de se demander si le problème n’est pas le maire lui-même, mais le système archaïque qu’on lui demande de faire fonctionner à mains nues.
À RETENIR
77 % des collectivités de +3 500 hab. ont un projet IA en 2025 (vs 21 % en 2022)
59,4 Md€ de masse salariale communale en 2024
2 189 maires démissionnaires depuis 2020 (x4 en trois mandats)
12 à 17,5 Md€ d’économies potentielles par automatisation IA des fonctions admin.
53 % des agents publics utilisent déjà l’IA (dont 15 % quotidiennement)
