La prophétie d’un grand remplacement a la vie dure. Pourtant, l’observation du terrain raconte une autre histoire. L’intelligence artificielle transforme le travail. Elle ne l’efface pas. Elle redistribue les cartes des tâches, des compétences et des salaires. Elle déplace la frontière entre ce que l’on confie aux machines et ce que l’on valorise chez l’humain. Elle impose surtout un nouvel art d’assembler ces deux forces. Cette mutation bouscule les habitudes, bien sûr. Mais elle ouvre un cycle d’opportunités pour qui s’y prépare avec méthode.

 

IA et travail : le vrai bilan

IA et travail : le vrai bilan

 

 

Un premier jalon mérite attention.

 

 

En septembre 2025, un nouveau test a pris le pouls du réel. GDP Val, aussi appelé PBAL, évalue la capacité des modèles d’IA à exécuter des missions professionnelles concrètes. Le protocole repose sur 1 320 tâches issues de 44 métiers. Les consignes proviennent d’experts aguerris, forts de quatorze ans d’expérience en moyenne. Les évaluateurs comparent à l’aveugle les livrables des humains et ceux produits par les modèles. Le décor s’éloigne des exercices académiques. On teste des gestes de métier, pas des énigmes de laboratoire.

Le verdict de cette première campagne nuance les fantasmes. Claude Opus 4.1 l’emporte dans 47,6 % des cas face à des experts. GPT-5 suit à 38,8 %. L’IA passe donc certains seuils. Elle ne rafle pas la mise. La précision grimpe dès que les règles sont claires, que les données sont disponibles et que la sortie attendue se standardise. Dès que l’ambiguïté s’invite, la musique change. La créativité, le cadrage stratégique, l’arbitrage entre contraintes, l’écoute fine d’un client ou d’un patient résistent. Il ne s’agit pas d’une défaite des machines. Il s’agit d’un partage des rôles.

 

 

 

Cette mise au point s’accorde avec les grandes études.

 

 

Un baromètre mondial publié en 2025 par PwC suit près d’un milliard d’offres d’emploi. Le signal est net. Les secteurs les plus exposés à l’IA voient les salaires accélérer deux fois plus vite que la moyenne. Le revenu y croît presque quatre fois plus rapidement qu’en 2022. Autrement dit, l’adoption d’outils intelligents s’accompagne d’une prime aux compétences rares, à la polyvalence, à la capacité d’orchestrer l’IA au quotidien. Le marché réagit comme il l’a souvent fait face à un bond de productivité. Il rémunère le savoir-faire complémentaire.

Le Forum économique mondial projette une vaste recomposition d’ici 2030. Des emplois disparaissent. D’autres apparaissent en plus grand nombre. Le solde ressort positif. Le message compte plus que le chiffre brut. La destruction n’explique qu’une moitié de l’histoire. La création exige, elle, des efforts d’adaptation. Elle réclame des formations, des passerelles, des reconversions accompagnées. Elle suppose des systèmes de validation des compétences, capables de reconnaître un salarié qui maîtrise des workflows d’IA, même sans diplôme flambant neuf. Sans cet écosystème, la promesse d’un gain net reste théorique.

 

 

 

Aux États-Unis, l’administration du travail prévient.

 

 

En trois ans, des millions d’actifs devront se former à l’usage des IA. D’ici 2030, jusqu’à 30 % des tâches existantes pourraient s’automatiser. Le mot « tâches » importe. On parle de segments du travail, pas des emplois entiers. Un poste se compose de briques disparates. Certaines se prêtent à l’automatisation. D’autres gagnent en valeur. L’être humain conserve la responsabilité du cadrage, du contrôle, de la relation et de l’éthique. La part « cœur » du métier change, mais elle ne disparaît pas. Elle respire autrement.

La presse spécialisée cite un écart frappant au sein d’un même univers. L’IA peut automatiser plus de la moitié des tâches d’un analyste de marché junior. En revanche, un manager du même périmètre n’affiche que 9 % de tâches aisément automatisables. La différence s’explique. Le junior exécute des analyses standard, produit des synthèses formatées, manipule des données structurées. Le manager, lui, arbitre, influence, négocie, sécurise. Dans un cas, les outils accélèrent. Dans l’autre, ils conseillent. Ce contraste révèle l’enjeu majeur de l’ère IA : l’élévation du niveau de jeu.

 

 

 

Les entreprises les plus avancées l’ont compris.

 

 

McKinsey observe qu’elles investissent dans la formation plutôt que dans la substitution. Elles ne remplacent pas les équipes. Elles réécrivent les fiches de poste. Elles sanctuarisent des temps d’apprentissage. Elles diffusent des standards d’usage. Elles définissent des métriques de qualité. Elles tracent des workflows de vérification. Elles font entrer l’IA dans la routine, sans relâcher la vigilance. Cette stratégie paie. Elle accroît la productivité. Elle renforce la satisfaction client. Elle réduit les erreurs répétitives. Elle motive les équipes en retirant le poids des tâches ingrates.

L’histoire récente invite à l’humilité. En 2016, Geoffrey Hinton, figure tutélaire du deep learning, annonçait l’obsolescence rapide des radiologues. Les faits ont suivi un chemin plus sinueux. Le revenu moyen des radiologues américains a bondi de près de la moitié depuis 2015 et dépasse aujourd’hui la barre des 500 000 dollars annuels. Pourquoi une telle résistance, voire une embellie ? Parce que l’IA a dopé la performance sur la détection, mais n’a ni rassuré un patient inquiet, ni assumé la responsabilité d’un diagnostic complexe, ni intégré l’ensemble des signaux cliniques. Les spécialistes ont pris l’outil. Ils l’ont plié à leurs protocoles. Ils ont gagné en valeur.

 

 

 

Du côté des bâtisseurs de l’IA, le discours se fait plus mesuré.

 

 

Andrej Karpathy, ancien dirigeant chez OpenAI, anticipe une croissance du nombre de développeurs. Non pas malgré l’IA, mais grâce à elle. Les outils de génération de code et de test accélèrent l’exécution. Ils ne remplacent pas la compréhension d’un système, la conception d’une architecture, ni la conversation avec un métier. Un ingénieur outillé livre plus vite. Il expérimente davantage. Il documente mieux. L’entreprise ne réduit pas son équipe pour autant. Elle cible plus de projets. Elle couvre plus de besoins.

Même tonalité pour Jensen Huang, patron de NVIDIA, sur la scène de VivaTech. L’IA ne rend pas l’humain obsolète. Elle prolonge ses capacités. Elle démultiplie sa portée. L’histoire économique regorge d’exemples où un saut de productivité s’est accompagné d’une hausse de l’emploi. La condition tient à l’ajustement des compétences et des organisations. On ne s’improvise pas chef d’orchestre d’IA. On le devient. On apprend à écrire des consignes claires, à calibrer des jeux de données, à tenir un registre des prompts, à évaluer des livrables, à tracer les décisions. On apprend aussi à dire non à un modèle trop sûr de lui.

 

 

 

Revenons au terrain.

 

 

GDP Val éclaire le partage des tâches. Les modèles excellent dans la rédaction standardisée, la génération de plans, la transformation de formats, l’analyse statistique ordinaire. Ils peinent sur la créativité pure, la négociation fine, la stratégie en environnement incertain. Ce constat ne condamne pas l’IA. Il guide son intégration. Un cabinet de gestion de patrimoine, par exemple, peut confier au modèle la préparation de notes, la veille réglementaire résumée, la comparaison de contrats selon des critères objectifs. Le conseiller garde la relation, l’analyse de la situation personnelle, l’explication pédagogique, l’arbitrage fiscal. Le client y gagne en clarté. Le professionnel y gagne en temps utile.

Au-delà des cas d’usage, une discipline s’impose. Il faut des garde-fous. D’abord sur la qualité. Les organisations doivent instaurer des étapes de validation humaine. Elles doivent attribuer chaque livrable. Elles doivent mesurer l’écart entre la suggestion du modèle et la décision finale. Ensuite sur la sécurité. Les données sensibles ne se promènent pas dans des prompts improvisés. On isole les environnements. On chiffre. On audite. On établit des listes blanches de sources. Enfin sur l’éthique. On trace l’origine des contenus. On évite les biais d’entraînement en diversifiant les corpus. On prévoit des voies de recours pour les usagers affectés par une décision automatisée.

 

 

La question sociale ne peut pas rester hors champ.

 

 

Une transition se prépare. Elle exige des financements dédiés à la formation continue. Elle exige des incitations fiscales pour la montée en compétence. Elle exige des certifications courtes, opérationnelles, reconnues. Elle exige des partenariats entre écoles, entreprises et branches professionnelles. Elle exige aussi de la transparence. Les salariés veulent savoir comment l’IA modifie leur périmètre. Ils veulent voir un plan, un calendrier, un référentiel clair. Ils acceptent l’outil si on leur confie un rôle, pas si on les place au pied du mur.

Côté individus, la feuille de route reste accessible. Il faut apprendre à cadrer une mission. Il faut structurer une demande en étapes. Il faut documenter ses prompts et les résultats associés. Il faut vérifier systématiquement les sorties et signaler les erreurs. Il faut, surtout, cultiver les compétences qui résistent le mieux. La curiosité, l’esprit critique, la pédagogie, la négociation, la capacité à donner du sens à des données brutes. Ces atouts ne se démodent pas. Ils prennent de la valeur quand les machines accélèrent le reste.

 

 

 

Le management évolue aussi.

 

 

Les managers deviennent des designers de processus augmentés. Ils définissent où placer l’IA, quand l’appeler et quand la taire. Ils écrivent les règles de contrôle. Ils créent des temps de retour d’expérience. Ils encouragent les équipes à partager des prompts efficaces. Ils récompensent la prudence autant que la vitesse. Ils savent qu’une erreur automatisée se réplique dix fois plus vite qu’une erreur humaine. Ils préfèrent donc des gains durables à des exploits fragiles. Cette culture de la qualité protège la marque. Elle fidélise les clients.

Reste la question de la mesure. Comment suivre l’impact réel de l’IA sur l’emploi ? Les benchmarks comme GDP Val montrent la voie. Ils plongent dans la matière du travail. Ils comparent des livrables, pas des promesses. Ils aident à repérer les tâches à fort levier et les zones où l’humain reste irremplaçable. Ils fournissent des repères pour investir, former, recruter. Ils évitent les débats stériles sur la fin du travail. Ils rendent la discussion concrète. Ils forcent chaque métier à regarder sa pratique de près. C’est salutaire.

 

 

 

Au fond, nous n’assistons ni à une apocalypse ni à une utopie.

 

 

Nous vivons une recomposition. L’IA automatise des tâches. Elle rehausse la valeur d’autres tâches. Elle crée des métiers nouveaux. Elle renforce la demande de compétences hybrides. Elle exige une gouvernance sérieuse. Elle récompense les organisations qui apprennent plus vite que les autres. Elle punit celles qui improvisent. Le marché n’attend pas. Les clients, non plus. Les équipes le savent déjà. Elles veulent des outils utiles, des règles claires et un cap.

Alors, licencie-t-elle plus qu’elle n’embauche ? Les données et les exemples pointent dans la même direction. L’IA crée davantage d’opportunités qu’elle ne détruit d’emplois, à condition d’investir dans l’humain. Le couple homme-machine peut faire mieux que chacun seul. Encore faut-il orchestrer cette alliance. C’est maintenant que cela se joue. Les décisions prises aujourd’hui dessineront le paysage du travail de la prochaine décennie. Mieux vaut écrire la partition que la subir. Avec pragmatisme. Avec méthode. Et, pourquoi pas, avec un brin d’enthousiasme.

 

 

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